Le Birgit Ensemble, la souffrance d’un peuple, la souffrance de l’Europe

D’anciens élèves du conservatoire de Paris s’invitent dans la programmation du festival In d’Avignon pour la création de deux derniers volets d’une tétralogie commencée en 2013 sous le nom d’Europe mon amour avec le spectacle Berliner mauer : vestiges sur la chute du mur de Berlin suivi de Pour un prélude sur l’entrée dans le troisième millénaire. Cette année, la compagnie clôt son cycle avec Memories of Sarajevo (le 2e, chronologiquement parlant) sur la guerre autour de l’indépendance de la Bosnie-Herzégovine et Dans les ruines d’Athènes sur la crise financière grecque. Si les deux spectacles fonctionnent ensemble, il serait dommage de ne pas les traiter chacun individuellement, car bien que possédant certaines ressemblances, ils ont des particularités qui les rendent tous deux vraiment intéressants et excellents ! Tous deux sont présentés du 9 au 15 juillet à 17h pour Memories of Sarajevo et à 20h30 pour Dans les ruines d’Athènes au Gymnase Paul Giéra. Découvrez ici un article sur le projet et sa matérialisation dans les pièces avant de découvrir les critiques détaillées des spectacles.

Quel projet ?

© D.R.
© D.R.

Afin de bien vous expliquer le projet, nous ferons un article détaillant l’histoire de cette tétralogie avant de nous arrêter plus dans le détail sur chacune des pièces dans des articles séparés. Le Birgit ensemble est composé de jeunes nés à la fin des années 80, lorsque l’Union Européenne commençait à se construire. La communauté économique européenne se disait qu’il serait bien d’aller plus loin dans la symbiose afin de créer une réelle identité européenne qui permettrait à toutes les nations de se retrouver, d’échanger et d’avoir une position commune face aux grands enjeux mondiaux. Si sur le papier, l’idée peut paraître séduisante, tout n’a pas été rose pour l’Union Européenne qui ne compte plus les critiques qu’elle reçoit quotidiennement de la plupart de plusieurs états membres, sans parler de Brexit et de la naissance de mouvements anti-Europe. Ces jeunes ont grandi avec cette Europe et ont cherché à travers leurs spectacles à mieux la comprendre en analysant quatre moments majeurs de son histoire : La chute du Mur de Berlin et ce qu’il représentait, qui posera les premiers galons de « l’amitié franco-allemande » dont on ne cesse de nous prôner l’importance, la guerre civile bosniaque qui sera le premier échec de l’UE et du Traité de Maastricht, le passage au tout numérique à partir des années 2000 et la crise financière, notamment avec le cas de la Grèce. Ces jeunes (dont je partage l’âge) ont été bercés par les idéaux européens à l’école, ont vécu, mais pas compris la chute du rideau de fer, ont vu les images des conflits sarajéviens sans pour autant comprendre très bien pourquoi il y avait la guerre, ont eu vent du fameux « Beug de l’an 2000 », ont découvert internet à l’adolescence et, une fois leur sens critique aiguisé, ont assisté impuissant à l’effondrement de la Grèce, et dans une moindre mesure de l’Espagne, du Portugal et de l’Irlande. Tous ces événements ont conditionné leur et notre vision de l’Europe. Si pour eux les premiers événements mentionnés leur ont été présentés comme la base du renouveau européen, pour ceux qui étaient en âge de le comprendre, ceci est apparu comme un réel bouleversement et pour les plus jeunes, nés dans les années 2000, la prise de conscience de ce que fut la chute du Mur se fait plus difficilement et on ne parle pas de la guerre pour l’indépendance de la Bosnie qui n’est que vaguement mentionnée dans les programmes d’Histoire, pourtant comme le montre Memories of Sarajevo, ils sont à la base de notre identification à l’Europe. À la joie liée à la chute du Mur a succédé le scepticisme devant l’impuissance du groupe des douze devant les conflits dans les Balkans, pays qui aujourd’hui sont tous membres de l’UE, probablement pour compenser l’échec européen de l’époque. Parce que justement, les plus jeunes n’ont aucune idée de ce qui s’est passé, je pense que ces spectacles devraient être montrés dans un maximum d’établissements scolaires afin de faire comprendre conscience à ces jeunes de ce qu’est l’Union Européenne dans toute sa complexité, avec ses rêves et ses désillusions, qu’ils comprennent enfin ce que veut dire l’expression « citoyen européen » qui parcourt les bancs de l’école et qui reste finalement une notion assez vague ou peu concrète.

Comment aborder ces thèmes ?

Si ces spectacles sont nés d’une importante recherche, ils n’ont pas qu’une valeur documentaire. Avec Memories of Sarajevo et Dans les ruines d’Athènes, les metteuses en scène Julie Bertin et Jade Herbulot font preuve d’un cynisme et d’une ironie qui transcende l’aspect documentaire des spectacles. Les deux spectacles ont la même structure narrative, les scènes de réunions politiques alternent avec des scènes liées à la vie des peuples. Dans le cas de Memories of Sarajevo, on assiste à des scènes de vie qui montrent comment le peuple essayait de survivre avec le peu de moyens qu’ils avaient tandis que Dans les ruines d’Athènes imagine un nouveau show de télé-réalité « Parthénon Story » dans lequel les candidats peuvent effacer leur dette s’ils gagnent… encore faut-il que la production ait les moyens de le faire… Le format de la télé-réalité permet un cynisme et une posture très critique vis-à-vis des résultats de la politique d’austérité imposée par l’Union Européenne aux Grecs. À l’inverse dans Memories of Sarajevo, les spectateurs découvrent des moments de vie régulièrement ponctués de témoignages des personnages inspirés des rencontres faites par les metteuses en scène lors de leur voyage dans la capitale bosnienne.

© Christophe Reynaud de Lage
© Christophe Raynaud de Lage

Ces témoignages apparaissent comme des apartés sur la situation mise en avant pas la pièce, de fait qu’on ne tombe pas vraiment dans le pathos, on en apprend plus et on comprend mieux la complexité de la situation, mais on ne bascule pas dans le misérabilisme, les personnages restent dignes et vivent tout simplement du mieux qu’ils peuvent… ils tentent de s’en sortir sans rien demander à personne. Évidemment, ils déplorent la situation et en débattent nous laissant voir les pensées de ceux qui ont vécu le siège de Sarajevo, mais ils acceptent une situation contre laquelle ils ne peuvent rien, ils s’en accommodent tant bien que mal. Dans les ruines d’Athènes, point de témoignages, mais l’utilisation de personnages très typés aux situations personnelles très distinctes permet de montrer la diversité des classes de population qui souffrent de l’endettement et surtout les raisons qui les ont poussées à en arriver là. Leur désespoir est tel que certains sont prêts à tout accepter dans l’espoir de voir leur dette disparaître, mais le fait de ne pas voir leur véritable quotidien, sinon celui de la maison qu’ils habitent évitent de tomber dans le pathos comme cela serait le cas, si on suivait les difficultés quotidiennes des personnages pour vivre. Le format de la télé-réalité favorise l’ironie et la prise de distance nécessaire à une profonde réflexion sur ce qui se passe.
Dans les deux cas, cette prise de conscience du spectateur est facilitée par les scènes politiques qui mettent en avant les politiciens magouillant, essayant de tirer la couverture à eux, méprisant le peuple car ne raisonnant qu’en termes de capitaux ou d’expansion territoriale. Memories of Sarajevo nous fait voir l’attitude des leaders de chaque groupe belligérant qui refusent de céder sur quoi que ce soit ou font des concessions dans l’attente d’un geste de la partie adverse. Chacun voulant dominer l’autre, la guerre identitaire fait rapidement place à la guerre d’égos. À l’inverse Dans les ruines d’Athènes met en lumière la façon dont l’UE a négocié les mesures de remboursements de la dette grecque et leur enrichissement au passage, tout en montrant des ministres grecs tentant de défendre les intérêts du peuple face aux mastodontes que sont l’Allemagne, la France et le FMI. Les politiciens sont présentés de manière très critique et traités avec beaucoup d’humour, évitant encore une fois de rendre ces pièces – assez longues tout de même – trop violentes ou trop plombantes.

On ressort de ces spectacles avec le sentiment d’avoir appris ou réappris certaines choses, d’avoir pris conscience de certaines choses concernant l’identité européenne et sa formation tout en ayant beaucoup ri. La force du Birgit Ensemble est de ne jamais basculer dans le trop pathétique ou le trop burlesque, on reste entre les deux, ce qui permet une véritable réflexion. Après avoir rapidement évoqué ces deux pièces et le projet de ce collectif, nous vous invitons à découvrir les critiques plus précises de chaque spectacle en cliquant sur les liens suivants : Memories of Sarajevo et Dans les ruines d’Athènes.

Jérémy Engler

2 pensées sur “Le Birgit Ensemble, la souffrance d’un peuple, la souffrance de l’Europe

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *