Blouson de cuir et bataille peroxydée : J’aime ça, le nouvel album de Sophie-Tith  

La plupart des artistes issus des télé-crochets finissent bien : plus personne n’entend parler d’eux au bout d’un album. Grand bien en fait à nos oreilles. Mais il y a des exceptions à tout, et Sophie-Tith est l’une d’entre elles. Révélée par le reboot de La Nouvelle Star, la jeune bachelière possède un timbre rock, un style polyglotte et une personnalité punk-chou. Ce qui avait surtout impressionné c’était sa voix, capable de la fragilité enfantine et de la gravité adulte, une voix qui avait autant d’expérience que de potentiel. Mise en avant par un premier album de reprises (Premières rencontres, où l’on peut retrouver une magnifique version de « La nuit je mens » d’Alain Bashung ou de Sorry seems to be the hardest world d’Elton John), Sophie-Tith nous revient blonde, et avec un album tout original intitulé J’aime ça, dont Mat Bastard, leader de Skip The Use, a signé 7 chansons et Adrien Gallo, le leader des BB Brunes, deux.

 Sorry seems to be the hardest world 

« Et moi faire semblant je ne sais pas »

Et on aime ça

Force est de constater que la variété française manque un peu de dynamisme. Avec tant de chansonnettes sur le thème « je t’aime/je ne t’aime plus », on arrive un peu à bout de souffle, et Sophie-Tith sort les armes pour imposer son style. Inspirations venues du rock (avec le côté très Kyo de « Comme les autres »), mais aussi de la pop (« Enfant d’ailleurs », « Hit you with the truth »), on rencontre des paroles très Alain Bashung (« Exit »). Le titre-phare, « Enfant d’ailleurs », joue sur le potentiel de la jeune chanteuse, et l’on peut regretter le côté assez cliché de certaines paroles : « La tête dans les mains / Le regard au loin / On a fait le tour du monde / Sans être sûr de rien », portées par un rythme pourtant agréable.

Comme les autres

« Exit » est un titre beaucoup plus entraînant : les jeux de mots rivalisent avec les calembours. La mélodie est moins conventionnelle, la voix est plus lointaine, comme masquée derrière les nuages bleus et violets de la Chenille du Pays des Merveilles. « Et moi faire semblant je ne sais pas », dit dès le début la petite chanteuse ; c’est pourtant une grande actrice, capable de passer d’un côté stone à une énergie digne d’un défibrillateur quand arrive le refrain. On enchaîne sur le second single promotionnel de l’album : « Comme les autres ». Une des chansons les plus réussies de l’album. Un rock renouvelé, des paroles désillusionnées à la Stromae, une musique rythmée, un refrain que l’on retient et une voix qui passe de la rage aux notes les plus graves avec une aisance surprenante. Tout pour devenir un tube intelligent. « Comme les autres » est le genre de musique que l’on aimerait passer à fond, même à quatre heures du matin. Le côté autobiographique du deuxième couplet est juste assez ciselé pour passer sans problème. Sur cette chanson, la petite Sophie a l’air d’une très grande, la voix rocailleuse des années passées à chanter, et lorsqu’elle dit que pour elle, « il est déjà trop tard », on y croit. Un très bon single promotionnel, en bref.

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La vie est impitoyable pour les rêveurs 

Avec « Weakfortness », l’on s’approche plus des sentiers du reggae, et l’on ne peut que se réjouir de l’excellent accent anglais de la chanteuse. « J’ai sorti les armes » se focalise sur le passage furtif du temps, et les lentes (dé)constructions des couples, sur un mélange de sons synthétiques et d’instruments réels. « Jalouse » donne l’impression d’un « Je te vends mon âme » (Kyo) au féminin, à la mode 2014, et avec la fureur d’un film d’action. « J’ai les yeux comme des flingues / Que d’la haine dans mes seringues » : de la cruauté pour casser l’image de la petite fille sage que le télé-crochet a tenté de lui imposer. J’aime ça est un album de la métamorphose, Sophie-Tith déconstruit les images que l’on se fait d’elle et s’amuse à surprendre. « Hit you with the truth » est une chanson d’adieu amoureux, qui joue pleinement la carte de la pop américaine en reprenant tous les codes : du 100% pop avec tout de même un petit béret. Sur fond de piano et de violons aux sanglots longs, « Sauvez-moi » est d’une fragilité désarçonnante, la grande chanteuse redevient la petite fille qui grandit trop vite et se sent perdue comme une « fleur au premier cri ».

Enfant d’ailleurs

Comme l’indique le titre, « J’envie/J’en veux » joue sur les mots, sur un tempo lent, à la façon d’une Vanessa Paradis sous ecstasy. « Playground » voltige entre le ciel et le sol, des avions à la roulette russe, des montagnes aux étendards, avec un piano piégé en plein film policier.

« Ces choses-là » est peut-être la plus belle chanson de l’album. Cet unique duo, avec Corson, artiste qui navigue entre les chants lyriques et pop, chante la lucidité de la finitude mais aussi l’envie d’en profiter pendant que ces « choses-là » sont encore présentes. « La vie est belle, subtile, épique, oisive / Elle est celle de nos choix, de nos envies, de nos souvenirs ». La superposition de ces deux grandes voix est sublime, portée par une musique calibrée au millimètre, dont les effets vont piocher tant dans la pop que dans les musiques de péplum. L’émotion est au rendez-vous : les frissons dans le dos et tous les symptômes physiques du beau. On évite avec grâce les clichés du thème pour trouver de véritables pépites musicales.

La dernière chanson, « J’aime ça » est un hymne au changement et à la « candeur adolescente » qui est d’une vigueur surprenante.

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« La chanson est dans le quotidien de chacun ; c’est sa fonction, sa force. Sociale, satirique, révolutionnaire, anarchiste, gaie, nostalgique… Elle ramène chacun de nous à son histoire. » Barbara

Sophie-Tith parvient parfaitement à entrer dans le quotidien de chacun : chacun de ses titres recouvre une facette d’une personnalité qui n’a pas fini de se révéler. « Je suis dans ton ombre pour pouvoir te surprendre » dit-elle dans la chanson qui donne son titre à l’album : Sophie-Tith cherche à montrer qu’elle ne s’inquiète pas trop du regard des autres, ou plutôt qu’elle s’en joue. Changer de peau et de costume ne la gêne pas, du moment qu’elle peut s’exprimer, s’amuser et faire ce qui lui plaît : de la bonne musique.

Les références bondissent d’un bout à l’autre de l’album qui jongle habilement avec les influences afin de s’en nourrir. Ce kaléidoscope de notes et de tonalités donne une variété dynamique, joyeuse, très loin d’un énorme navet sectaire. On retrouve le caractère éclectique qui avait séduit lors de la Nouvelle Star, la petite folie et la générosité d’une artiste qui n’en est qu’au début de son chemin. « Encore longue est la route », mais elle sera pavée dans la musique, et le ponton qui illustre la couverture de l’album est à comprendre comme une invitation au voyage : au fond de l’Inconnu, pour trouver du nouveau !

Willem Hardouin

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