Une boite pour dire et médire l’amour !

Du 2 au 10 novembre 2016, le Théâtre National Populaire de Villeurbanne accueille le musicodrame La Boîte, écrit par Jean-Pierre Siméon, composé par Yves Prin et mis en scène par Olivier Balazuc. Ici, une comédienne, Dominique Michel, et un musicien, Thierry Ravassard, partagent la scène pour nous offrir une conversation complice avec l’au-delà.

La Boite, lieu de tous les mots

Tout commence avec une femme sans nom qui chante l’amour perdu dans un style très mélancolique voire lyrique et d’un coup, à la fin de la chanson, elle change de registre et revient à un langage assez troublant pour une femme qui vient de perdre son mari et qui se demande où mettre l’urne de ses cendres. Voilà sur quoi repose la pièce ! Tout se joue autour d’une alternance entre un ton élégiaque, nostalgique, amoureux, romantique et un ton beaucoup plus critique, introspectif, décalé, incisif et drôle.

La force de ce texte est que cette femme ne raconte pas sa vie mais dialogue avec son défunt mari. Parce que celui-ci n’est pas en mesure de lui répondre, la parole se délie et l’évocation de l’amour n’est pas si idyllique qu’on pourrait le croire. Avec un tel titre, il est difficile de ne pas penser au mythe de la boîte de Pandore qui regroupait tous les maux de la Terre. Toutefois, le mythe est ici détourné, ce n’est pas l’ouverture de la boîte qui libère les maux ou ses mots mais bien l’enfermement des restes de son mari.

Jean-Pierre Siméon nous livre un texte d’une beauté admirable dont la sonorité et la musique résonne en nous et nous touche tout particulièrement. Ces métaphores suivies pour évoquer l’amour sont d’une justesse et d’une subtilité incroyables, sans jamais tomber dans la caricature ou le cliché. L’amour passe par la description d’une bouche, d’un sourire, d’un regard, d’une posture, d’un silence… Toutes les actions du mari deviennent un prétexte à la contemplation et la remémoration de l’amour perdu. Si ces passages sont très beaux, ils s’alternent avec des passages moins romantiques et lyriques mais tout aussi justes. À chaque description magnifiée du défunt suit un moment de lucidité de la femme qui soit critique les actions de son époux, soit réfléchit à où ranger la boîte et qui finit même par sombrer dans l’hystérie…

Dialogue avec la mort

Comme dit précédemment, Dominique Michel ne se contente pas de nous livrer un témoignage des joies et regrets de sa vie amoureuse. Elle discute avec la boîte qui lui répond grâce à la musique de Thierry Ravassard. Caché dans la pénombre, en fond de scène derrière un rideau, et éclairé avec parcimonie, le piano et bien d’autres sons répondent aux plaintes de la femme. Le musicien n’étant quasiment jamais dans la lumière, il n’est qu’une ombre qui plane derrière elle et projette les réactions musicales de son mari. La musique incarne un mari tantôt réconfortant, tantôt brutal, on sent que la femme joue avec le feu et qu’elle a conscience que ses propos ne sont pas du goût de son époux. Parfois, la musique l’accompagne également dans ses rêveries et les répliques de la femme entrent en résonance avec la musique pour se livrer à une danse métaphorique entre les vivants et les morts.

© Christian Ganet
© Christian Ganet

Une mise en scène ingénieuse malgré une fin décevante

La mise en scène paraît très épurée au premier abord mais se révèle bien plus complexe qu’il n’y paraît. Le décor est constitué d’un rideau sur lequel sont d’abord projetés les murs de l’appartement, avant de servir de séparation entre le monde des vivants et le monde des morts, le monde de la lumière et le monde de l’obscurité, le monde des mots et le monde de la musique. Ces deux mondes fusionnent petit à petit jusqu’à briser ce mur à la fin pour une rencontre inattendue et déroutante.

La partie où évolue Dominique Michel est recouverte de sables symbolisant les cendres. Elle se déplace dessus, à chaque pas, elle laisse une trace dans ce sol qui porte de plus en plus de blessures, autant de blessures que celles que porte cette pauvre veuve qui ne sort quasiment jamais de ce rectangle de cendres. On sent le poids de ses actions et de ses mots, malgré la mort de son mari, tout reste gravé ; « rien ne se perd, […] tout se transforme » comme dirait Lavoisier. Des moments de joie et de tristesse ne restent que les souvenirs, des traces ancrées profondément dans le sol et en nous jusqu’au moment où on décide de faire table rase du passé, comme le fait cette femme.

© Michel Cavalca
© Michel Cavalca

À l’aide d’un immense balai, elle évacue toutes ces cendres qui recouvraient un miroir, probablement le miroir de sa vie avec lui et/ou sans lui… Une fois les cendres volatilisées, le spectacle change complètement de ton : fini le dialogue avec l’urne contenant les cendres du mari. Le passé oublié, elle se dirige vers un autre monde, un monde où elle pourrait être avec lui, un monde d’oublis ou de rêveries. Cette fin est quelque peu décevante car elle rompt trop brutalement avec le reste du spectacle et la réunion finale du musicien et de la comédienne, de la musique et de la parole, des morts et des vivants, aurait peut-être pu se faire différemment…

Rien de plus ne sera dévoilé dans cette critique, à vous de vous faire votre propre avis sur cette fin en osant franchir le pas et en ouvrant cette boîte qu’Olivier Balazuc a mise en scène pour vous.

 

Jérémy Engler

 

Pour en savoir plus sur Jean-Pierre Siméon :

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