Le bouleversant murmure d’un orgue de Berberie

Hier, 16 novembre 2016 avait lieu la deuxième représentions de Murs, le nouveau spectacle crée par la compagnie Nomade in France qui se jouera au Théâtre de la Croix Rousse jusqu’à samedi. Les compositions du groupe de world music électro ethnique Aligator croisent ici les textes de Jérôme Richer et d’Abdelwhaeb Sefsaf, incarnés par Marion Guerrero et Abdelwahed Sefsaf lui-même, aux côtés du comédien chanteur Tomas Roche qui jouera ici le rôle étonnant d’un conférencier slameur, oscillant ainsi entre une parole presque documentaire et une langue d’une grande poésie. Alors que depuis le début de son parcours, Abdelwahed Sefsaf, entouré de ses fidèles collaborateurs cherche à créer des passerelles entre les différents arts, les différentes cultures, il s’attaque aujourd’hui à détruire les murs et à les comprendre.

Faire tomber les murs entre les disciplines, un travail collectif

Après des études de Théâtre à la comédie de Saint-Étienne, Abdelwahed Sefsaf interrompt pendant huit ans sa carrière théâtrale pour se concentrer uniquement sur l’activité du groupe de musique Dezoriental qu’il a fondé avec le compositeur Georges Baux et qui tourne dans le monde entier. Profondément enrichis par cette expérience, les deux artistes reviennent dans le monde du théâtre avec des propositions originales qui cherchent la musique qui se cache derrière chaque texte et les images scéniques qui habitent chaque mélodie. Allant toujours plus loin dans ce travail de théâtre musical, la compagnie Nomade in France parvient ici à donner le sentiment d’un véritable travail collectif : les comédiens sont également chanteurs et porteurs de leur partition musicale tandis qu’il n’est pas rare que les musiciens interrompent le jeu par quelques mots. Lorsqu’au milieu du spectacle, il s’agit de casser la scénographie symétrique qui séparait d’un mur invisible deux espaces de jeu et deux scènes où étaient répartis les différents instruments, tous les artistes s’y mettent. Ici, pas de techniciens en noirs qui viennent s’occuper des transformations de décors, les artistes retroussent leurs manches et le font d’un mouvement commun, sans hiérarchie entre musicien et comédiens, de la même manière qu’ils ont mené ensemble le travail sur ce spectacle très riche.

© Bruno Amsellem
© Bruno Amsellem

Faire tomber les murs entre les cultures, la création d’une culture commune et métissée

Sur scène, une belle collection d’instruments de plusieurs continents différents se côtoient, on remarquera notamment le fameux rara, instrument haïtien qui prolonge de façon bouleversante la voix d’Abdelwahed Sefsaf. L’apparition la plus étonnante est certainement celle qui clos le spectacle. Alors qu’Abdelwahed Sefsaf raconte l’histoire du musicien juif Salim Halali qui s’est fait passer pour musulman avec la complicité du premier recteur et fondateur de la mosquée de Paris pour échapper à la Soah, Marion Guerrero entre sur scène avec un magnifique orgue de barbarie. Il s’agit de la première idée de la compagnie pour ce spectacle. Commandé à un grand facteur d’orgue stéphanois un an avant la première représentation, il est à l’image du long travail et de l’artisanat qui a précédé cette création.

Instrument monté sur roulettes et toujours en voyage, l’orgue de barbarie raconte les métissages musicaux que travaillent constamment Aligator dans leurs compositions qui mêlent des sonorités du monde entier à une utilisation toute particulière des platines et de l’électronique. Joliment rebaptisé Orgue de Berberie par la compagnie, il quitte son image d’instrumentent « franchouillard » dirait Marion Guerrero, pour se faire l’instrument des Nomade in France. Alors que le carton percé se déroule sur le chemin de l’orgue, Abdelwahed Sefsaf interprète un dernier chant dans une langue inventée qui succède aux chansons en français, allemand, arabe et espagnol qui ont traversé le spectacle.

Si la compagnie travaille à détruire des murs entre théâtre et musique, entre les différentes cultures du monde, il s’agit également de jouer avec les barrières, très présentes dans le monde du théâtre français entre ce qui est communément désigné comme « Culture savante » et « culture populaire ». Il s’agit ici une nouvelle fois d’un métissage d’une grande richesse. Empruntant l’humour et les codes du stand up, la poésie du slam, et l’orgue de barbarie à la tradition populaire des chansonnettes au coin des rues, les Nomades in France s’approprient totalement ces genres et créent un spectacle d’une grande originalité qui propose des clins d’œil et des sensibilités qui parlent à toutes les générations.

Faire tomber le quatrième mur, aller vers l’Autre

Enfin, les artistes jouent également beaucoup avec le quatrième mur, celui qui est sensé séparer le monde réel, celui des spectateurs, du monde de la fiction incarné par les comédiens. Ce quatrième mur est clairement matérialisé à l’avant-scène par cette rampe de cranes mexicains. Les comédiens passent de leur rôle à leur statut d’artiste, d’une seconde à l’autre l’illusion théâtrale est rompue. Lorsque Tomas Roche prend le ton d’un conférencier qui s’adresse directement au public, la lumière s’allume sur les spectateurs. Au début du spectacle, les comédiens entrent par la salle pour énoncer les consignes de sécurité avant de monter sur le plateau. Il existe beaucoup d’autres exemples qui raconteraient tout autant la façon dont, dans ce spectacle, le quatrième mur se dresse pour mieux tomber et dont la compagnie Nomade in France crée, avec ses spectateurs un rapport tout particulier.

© Bruno Amsellem
© Bruno Amsellem

Les artistes sont à la recherche d’un équilibre entre des moments plus objectifs et neutres au cours desquels des chiffres et des faits sont délivrés, et des moments de chants, ou de théâtre où des histoires sont racontés à la première, à la deuxième ou à troisième personne. Les émotions du spectateur ne sont donc jamais envahies par le pathos, le spectacle étant constamment soumis à des ruptures de rythmes, de registre et de genre. Les cranes mexicains, colorés et souriants, sont à l’image du travail d’entremêlement entre la célébration festive de la vie et du courage de ceux qui passent ses murs, et la révolte, le désarroi parfois, face à ceux qui restent au pied du mur.

À l’issue de la représentation est proposé un moment de rencontre avec l’équipe artistique pour laquelle le Théâtre de la Croix Rousse invite Olivier Brachet, ancien directeur général de Forum Réfugiés, ancien vice-président au logement à la Métropole de Lyon, aujourd’hui juge assesseur à la Cour nationale du droit d’asile. La discussion est inépuisable et les spectateurs peinent à sortir de la salle. Ce que raconte le spectacle des migrations et de la peur de l’autre suscite de nombreuses réactions. Chacun raconte les murs qu’il a vu érigés et ceux qu’il a vu tomber. Les paroles de différentes générations de spectateurs se réunissent autour de la construction dont elles sont aujourd’hui toutes témoins : celle du mur de Calais, celle du mur entre ceux qu’on appelait autrefois à plus juste titre les « réfugiés » ou les « immigrants » et ceux qu’on désigne aujourd’hui comme des « migrants », êtres de passages auxquels on retire par ce glissent de termes, leur histoire, leur asile, et leur destination. Le barbare est étymologiquement celui qui ne parle pas la langue du pays, l’orgue de barbarie parle dans ce spectacle pour tous « étranges étrangers » de Prévert, et pour l’ogre de barbarie qui dévore chaque être humain qui se laisse gouverner par la peur.

Murs se joue encore jusqu’à samedi et on retrouvera en 2017 le compagnonnage entre Jérôme Richer et Abdelwaheb Sefsaf dans le spectacle Mille et Unes au Théâtre de la Renaissance à Oullins. Vous pouvez également rejoindre le projet participatif Français du Futur pour vivre autrement la scène avec la compagnie Nomade in France. On espère aussi secrètement croiser un jour en dehors d’un théâtre, au détour d’une promenade, au hasard de chacun, les Nomades in France réunis autour de leur orgue de barbarie, dispersant dans les rues leurs paroles venues de loin et leur imaginaire sans frontière.

Malvina Migné

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