Boussole de Mathias Enard : un ouvrage de réflexion

Mathias Enard dirige sa « boussole » entre Orient et Occident où chaque pas de son narrateur apporte son flot de réflexion sur la différence de l’autre qui conduit l’homme à son propre chaos et qui lui a valu le Prix Goncourt 2016. Il sera présent lors de La Fête du livre de Bron, le vendredi 4 mars à 14h30 au Magic Mirror, à 17h à la Salle des Parieurs, ainsi que le samedi 5 mars à 12h30 à la Salle des Parieurs.

Mathias Enard, né le 11 janvier 1972 à Niort, suit des études d’arabe et de persan à l’INALCO après une formation à l’école du Louvre. Dans les années 2000, il anime plusieurs revues culturelles à Barcelone puis publie son premier ouvrage  La perfection du tir en 2003, roman narratif d’un tireur embusqué durant une guerre civile  récompensé par le Prix des Cinq Continents de la Francophonie et le Prix Edmée-de-La-Rochefoucauld en 2004. Il obtient le Prix Décembre, le Prix Candide t le Prix du livre Inter pour Zone, caractérisé par une seule phrase à la troisième personne, de cinq cents pages en 2008. En 2012, il reçoit le premier Prix Liste Goncourt : Le choix de l’Orient et le Prix de l’Académie littéraire de Bretagne et des Pays de la Loire en 2013 pour son livre Rue des voleurs.

L’angoisse de l’attente

Franz Ritter habite Vienne et se trouve dans une situation peu enviable pour tout à chacun. Il est dans l’attente des résultats d’examens passés pour enfin mettre un nom sur le mal dont il souffre. Il est vrai que depuis quelque temps, il se sent fatigué et même, finalement, malade. Le mot est lâché ! Il traîne lamentablement sa carcasse au sein de son appartement en errant d’un endroit à un autre, se comparant même à « une goutte d’eau condensée sur la vitre de son salon ».  À travers la fenêtre, il aperçoit monsieur Gruber promenant son chien inexorablement à la même heure tous les jours, vêtu de son éternel imperméable et coiffé du même chapeau vert. La fatigue se ressent davantage et lui assène le coup de semonce du bon moment pour aller se coucher. Mais cette angoisse, la peur du diagnostic posé sur la maladie et se dire qu’un traitement sera prescrit, l’empêche de dormir. Puis il finit par se diriger vers sa chambre et s’allonge sur son lit la tête enfouie dans l’édredon ; il espère que ses paupières se feront dociles et accepteront de se fermer. Hélas, son esprit vagabonde et le ramène à des souvenirs entre Orient et Occident au temps où Sarah était là. Les odeurs sont toujours là et son amour refait surface.
L’auteur nous fait partager la peur de Franz sous forme de prologue aux souvenirs qui s’imposeront à lui. Il nous livre un très beau passage sur l’iranien Sadegh Hedayat auteur de la Chouette aveugle, mort en avril 1951 et enterré au cimetière du Père-Lachaise après un suicide au Gaz.
La relation entre le suicide et l’angoisse de sa propre mort donne la tonalité de l’état d’esprit du personnage de Franz Ritter, un homme s’apprêtant à visionner le parcours de sa vie par une nuit d’insomnie.

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La peur de la mort peut mener à de multiples réflexions sur le chemin des souvenirs

Franz Ritter, musicologue, se remémore les moments passés de son parcours sur cette terre qui l’amena à faire de nombreuses rencontres, mais surtout celle de Sarah. C’est une femme entière totalement investie par l’Orient et libre dans sa tête et dans son corps. Dans le monde des souvenirs de Franz, elle est le fil conducteur de ses voyages, de la découverte de l’Irak, l’Iran et la Syrie. Il se souvient de cette nuit d’amour avec Sarah, sous le ciel étoilé de Palmyre. La description de cette nuit est un pur moment de bonheur pour le lecteur tant la poésie de l’écrit est emplie de pure tendresse à l’égard de ce fabuleux moment. Il la revoit à la soutenance de sa thèse promenade sur les images et représentations de l’Orient, à la Sorbonne à Paris, où il était venu assister. Le narrateur en profite au passage pour nous parler de la vétusté des lieux avec ses portraits presque orientaux aussi vieux que les cinq membres du jury. Il repense à Sadegh Hedayat écrivant : « dans la vie, il y a des blessures qui, comme une ligne, rongent l’âme dans la solitude », notant ainsi la solitude grandissante liée à l’Iran, à l’Orient, à l’Europe et à l’Occident comme le souligne le narrateur. Son esprit erre dans les méandres de ses regrets des nuits enivrantes à Damas, Alep, au Luth de Nadim sous le ciel étoilé, de la Syrie déchirée par les missiles, les obus, les cris, la guerre. Dévasté par une insoutenable violence comme les souks d’Alep incendié, le minaret de la mosquée détruit et tant de personnes amies perdues qui ont été contraintes à l’exil ou simplement disparues de la surface de la terre. La réalité le rattrape avec cet article reçu sur le Sarawak et envoyé par Sarah actuellement sur l’île de Bornéo.  Pourquoi lui a-t-elle envoyé cet article justement au moment où sa vie se balance sur un fil ?

Une autre image apparaît de nouveau dans sa rêverie nocturne, celle de Valentin Alkan, maître oublié du piano, ami de Chopin, Liszt, Heinrich Haine, Victor Hugo et auteur du Chemin de fer pour piano. Franz se dit qu’il aurait dû faire une thèse sur « les bruits du train, les chemins de fer dans la musique française ». Puis Sarah fait de nouveau son apparition dans sa mémoire, elle s’emballe en discourant sur la géographie culturelle autour du Danube, des Balkans, de la Bulgarie, la Moldavie, la Roumanie et de leur héritage ottoman. L’ouvrage de Magris  Le Danube s’impose à  Franz, ce fleuve passerelle entre les deux mondes : l’Orient et l’Occident. Puis Vienne sous l’emprise de Mahler et de sa musique célébrant le centenaire de sa mort le ramène à tous ses compositeurs adorés comme Mozart, Beethoven, Berlioz… Son esprit repart aux côtés de Sarah lors de la visite du château de Heinfeld dédié aux monstres et aux merveilles. Le lecteur sera surpris d’apprendre que le premier vampire était une femme dans le livre de Sheridan Le Fanu, faisant frémir de peur la société britannique une décennie avant le comte de Dracula. L’auteur à travers les sentiments quelque peu déboussolés de Franz nous livre une multitude de références littéraires, géographiques, culturelles et philosophiques orientales et occidentales comme : Un tout petit monde de David Lodge, Les prairies d’or de Massoudi, Mille et une nuit traduit par Hafez historien de l’Empire ottoman, et tant d’autres…

Boussole-Goncourt-2015-Mathias-Enard-720x1181L’auteur nous livre un passage sur la Touraine, région française, emplie de tendresse notamment lors de l’évocation « de la descente de la Loire sur une gabarre sous les murs d’Alexandre Dumas à Montsoreau ». Il en est de même pour la référence à la berceuse, musique acidulée de l’enfance, de Brahms ou Schuman.
Mathias Enard nous cite bon nombre d’anecdotes sur les voyages, les rencontres de Franz et le tout entrecoupés des promenades de monsieur Gruber et de son chien. Son narrateur cherche à oublier ses douleurs anciennes, mais tout le ramène systématiquement à Sarah et à l’Orient. Comme l’écrit l’auteur « pour comprendre l’autre il faut se plonger dans son univers, s’identifier à lui et ses sentiments » ou encore « la musique est un beau refuge contre l’imperfection du monde et la déchéance du corps ».

Un ouvrage de réflexion

Mathias Enard à travers son récit nous plonge dans un ouvrage de réflexion bien plus que dans un roman. C’est une véritable déclaration d’amour à l’Orient et un hommage à de très nombreuses personnalités du monde littéraire, musical, géographique et philosophique. Une leçon d’histoire bien écrite ; le lecteur apprendra une multitude de choses et lorsque la dernière page sera tournée il pensera peut-être que l’Orient était autrefois une très belle partie du monde. Mais l’auteur nous démontre également que l’espoir et la vie sont bien plus fort qu’il n’y parait. La peur de la maladie et d’une éventuelle mort nous met à nu face à notre propre conscience. Le résultat peut-être surprenant !

L’auteur nous démontre que l’Orient a fortement influencé l’occident dans la musique, la peinture et les écrits ; un ouvrage érudit où se mélangent personnages de fiction et personnages réels. Mathias Enard nous décrit une très belle fresque, faite d’hommes et de femmes se dressant contre les barrières culturelles et sociales, et il s’interroge sur notre société actuelle. Une simple question vient à nos lèvres : qu’avons-nous fait de tous ces héritages culturels ? Heureusement

il reste des hommes comme l’auteur pour nous le rappeler ! Nul doute que les lecteurs pousseront leur réflexion un peu plus loin sur le fait que l’homme est imparfait, mais surtout qu’en chacun d’entre nous sommeille la flamme de l’espoir d’un monde meilleur. Il suffit, peut-être, de se dire que la différence de l’autre nous nourrit et qu’ensemble nous sommes plus fort et pouvons bâtir la société de demain. Certains penseront que c’est une pure utopie, un doux rêve sucré, mais l’espoir restera vivant…

Françoise Engler

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