Au bout des mots, le burnout !

Alexandra Badea est l’une des autrices les plus douées de sa génération, capable d’analyser notre société et le monde du travail avec une langue acérée et juste qui prend aux tripes ! Si le festival In d’Avignon la met à l’honneur avec sa dernière création Points de non-retour (quais de Seine) plusieurs compagnies du Off reprennent ses précédentes pièces comme Le Plateau Ivre qui se produit du 5 au 26 juillet 2019 au 11 Gilgamesh à 16h55 dans la programmation OFF du festival d’Avignon avec le spectacle Burnout.

Travailler plus, oui mais jusqu’à quel point et pourquoi ?

La mise en scène de Marie Denys s’ouvre sur une prise de parole au micro hors champ pour répéter qu’il faut « travailler plus pour gagner plus », qu’il « faut travailler plus pour mériter plus. » Les idées sont développées puis répétées puis redéveloppées en boucle pour que l’idée imprègne bien le cerveau de l’employée qui se prépare pour son évaluation annuelle. Hélène Tisserand incarne remarquablement cette « jeune cadre dynamique » dont le statut de jeune et dynamique l’oblige à être plus performante. Son flot de paroles semble ininterrompu et retranscrit un stress lié à la compétitivité et à la rentabilité. Plusieurs fois, elle explique qu’elle ne doit pas perdre de temps car son temps doit être occupé à travailler plus pour mériter plus, d’ailleurs, seul le résultat de son travail la fait jouir, n’ayant pas le temps pour une relation amoureuse, la jouissance ne peut plus provenir que de son emploi.

© Lucile Nabonnand

Elle semble se s’auto-convaincre que son attitude est la bonne, qu’en sacrifiant sa vie personnelle, qu’en donnant tout à son travail, elle obtiendra la revalorisation qu’elle souhaite ! Elle agit comme une publiciste qui vend se (nous ?) vendre les vertus du surinvestissement au travail. Ses prises de parole indiquent une profonde anxiété à l’idée de ne pas être la meilleure ce qui lui met une pression folle, et annoncent un probable burnout ! Cet entretien annuel avec l’évaluateur des Ressources Humaines est censé être le rite de passage vers un monde meilleur, mais l’est-il vraiment ? Pas sûr !

L’évaluateur est un père de famille qui place l’excellence au-dessus de tout, si bien qu’il accuse sa vie de « médiocrité » car avec son 17/20, elle n’est pas assez bien placée parmi les meilleurs de sa classe. Comme s’il était à son travail, il lui assène que la « médiocrité est la pire des choses » qu’il faut viser l’excellence ! Les objectifs professionnels et les idées véhiculées au bureau finissent par s’insérer dans son foyer. Il est tellement pris par son travail qu’il ne distingue plus ni l’un ni l’autre. Pourtant, il ne cesse de répéter que s’il fait tout cela, c’est pour sa famille, pour qu’elle ait une vie meilleure. Bien qu’hanté par une grave faute professionnelle, cet homme, joué par Pierre-Marie Paturel reste convaincu qu’à rechercher l’existence, il fera du bon travail et que cette erreur ayant eu lieu dans un autre cadre, elle n’est pas si grave… et pourtant…

Le burnout en images

Les deux comédiens ont un début de parole absolument impressionnant ! Ils parviennent à échanger des répliques assez longues en continu, sans s’arrêter et en restant parfaitement audible. Leur litanie les déshumanise et les assimile à des robots dont la mécanique semble parfaitement huilée et à qui on aurait enlevé le droit de penser par eux-mêmes.

© Lucile Nabonnand

Leurs voix résonnent et s’entrechoquent, ils sont tellement sur la même longueur d’onde que quand les deux passent en revue les conditions de l’entretien d’évaluation, ils se répondent parfaitement. Tous deux sont obnubilés par leur travail et cette obsession causera leur perte et les mènera au burnout ! Alexandra Badea nous montre les dérives du monde du travail dans une langue vive portée par des performances remarquables voire excellentes des comédiens. La fin du spectacle détonne un peu… les mots disparaissent pour laisser place à un jeu de lumière symbolique et poétique que la metteuse en scène a imaginée à partir d’autres œuvres d’Alexandra Badea notamment Extrêmophiles. On y retrouve la place de l’océan, un gouffre dans lequel on plonge, qui se déchaine sur nous et contre lequel on ne peut pas lutter. En créant un univers visuel psychédélique Vincent Dono, symbolise cet océan qui nous emporte avec lui et balaie tout sur son passage comme le fait le burnout pouvant parfois aboutir au suicide. Tout en s’inspirant du travail de l’autrice, elle créé une véritable image du burnout, avec ces deux lumières blanches qui représentent les employés qui évoluent séparément avant de se retrouver vers un but commun, celui de la rentabilité incarnée ici par deux yeux qui les regardent et semblent jugés leur travail à la manière d’un Big Brother. La musique d’Anthony Laguerre participe à créer cet univers onirique inquiétant et puissant qui tranche de manière (trop ?) brutale avec le phrasé intense des comédiens nous faisant basculer dans un autre monde, celui du burnout justement. Malheureusement ce passage est un peu trop long, notamment la dernière partie avec les petites lucioles bleues qui n’apporte pas grand-chose de plus et pourrait lasser le spectateur car trop calme et mou par rapport à l’intensité du reste du spectacle. On passe de la fureur à la lenteur et cela peut créer un réel effet de longueur, malgré les bonnes idées métaphoriques.

 

Marie Denys réussit sa mise en scène en donnant une description textuelle et imagée du burnout avec subtilité et brio. Nous vous conseillons de ne pas trainer pour aller voir ce spectacle avant qu’un des membres de la compagnie ne nous fasse un burnout !

Jérémy Engler

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