Bouvard et Pécuchet : l’esprit Canal+ plutôt que Saint-Martin

S’il s’agit bien là du premier spectacle de la Compagnie Jérôme Deschamps créée en 2016, le metteur en scène n’en est pourtant pas à son coup d’essai dans le domaine de la raillerie grinçante. En effet, il nous avait déjà invités aux repas du dimanche chez La Famille Deschiens, dans la grande maison Canal+. C’était en 1993 et, depuis, rien n’a changé, ou presque. Le décor est minimaliste quoiqu’ingénieux, dans une teinte gris-bleue évoquant davantage un port de pêche breton, avec ses conteneurs et ses palettes, que les berges du canal Saint-Martin. Bienvenue dans cette mise en scène de Bouvard et Pécuchet au TNP !

Un roman comique

C’est dans un courrier de 1872 à l’attention de George Sand que Gustave Flaubert évoque pour la première fois le projet d’un roman comique ayant pour sujet la vanité de ses contemporains. L’ouvrage devait se présenter comme une encyclopédie de la bêtise humaine. Flaubert n’aura malheureusement pas le loisir de donner à Bouvard et Pécuchet sa forme définitive. On comprend sans mal l’accueil réservé que reçut l’œuvre à sa parution puisqu’elle ne constitue que la première partie du plan initialement prévu par l’auteur. C’est finalement la présence du Dictionnaire des idées reçues à sa toute fin qui sauvera nos deux acolytes de l’oubli.

© France 3 / culturebox
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Une farce burlesque

C’est tout naturellement sur une musique classique aux accents claudicants que Bouvard, interprété par Micha Lescot, et Pécuchet, incarné par Jérôme Deschamps, entrent en scène. Le contraste entre le grand maigre et le petit gros est du plus bel effet, et l’on ne pouvait pas imaginer de représentation plus réussie de nos deux pitres devenus amis au détour d’une conversation sur un banc public. Énonciations de lieux communs, blagues grivoises, lapsus, humour noir, anachronismes, jeux de mots, grotesque, comique de geste et de répétition, tout est bon pour nous faire rire au rythme de la frénésie d’apprendre de nos compères, désormais riches des suites d’un héritage. Bouvard et Pécuchet ont un avis sur tout, et surtout sur l’actualité : le sexe et les femmes, la pédophilie et les prêtres, l’huile de palme, la malbouffe, ou encore les pesticides. La salle, pour l’essentiel composée de quinquagénaires et de lycéens, éclate d’un rire gras.

L’esprit Canal+ (mais pas que)

Les assiettes débordent, on mange avec les doigts et l’on postillonne : Flaubert, dans tout l’excès de sa face rougeaude, est bien là. Peut-être un peu trop d’ailleurs, pour qui ne peut pas rire la bouche pleine de tant de lourdeurs. Une multitude d’univers sont invoqués et s’entrechoquent, c’est le carambolage du siècle auquel aucune carrosserie ne résiste : Disney côtoie les cartoons de Tex Avery, entre pluie de feuilles d’automne colorées empruntées à Bambi et folles courses poursuites dignes des Fous du volant. De leur côté, Bouvard et Pécuchet, que l’on soupçonne d’être homosexuels, adoptent une gestuelle de « folle » sans oublier d’entretenir une curieuse ressemblance avec Éric et Quentin, les deux humoristes du Quotidien de Yann Barthès, sans oublier de parodier au passage une publicité Moulinex en imitant l’accent du sud-ouest. Pas sûr que tout ça aide les lycéens à réviser leur bac.

Céleste Chevrier Millet

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