Brooklyn, film sensible sur l’exil et l’amour

Pour la soirée de clôture du festival Ciné O’ Clock au Zola, le 12 février, on projetait le film Brooklyn, de John Crowley et Paul Tsan. John Crowley est un réalisateur irlandais qui a notamment créé Closed Circuit, ou encore Boy A, et qui sort un autre film prochainement : Is Anybody There ?, qu’on sera tenté d’aller voir, après avoir été transporté par Brooklyn, qui a été nominé trois fois aux Oscars, et dont on espère qu’il repartira avec un prix.

Décrire le mal du pays

109121On découvre Eilis, la protagoniste, alors qu’elle est encore en Irlande, sur le départ : un prêtre de New York lui a trouvé un job là-bas. Elle prend alors le bateau pour commencer sa nouvelle vie. C’est alors vraiment au moment où elle se retrouve seule qu’on remarque la puissance et l’efficacité avec laquelle on nous montre la solitude et le décalage de culture. On se retrouve dans une situation que l’on ne voyait plus tellement au cinéma : lorsque le gros plan dure, vient vraiment pointer du doigt les émotions cachées. En effet, Eilis se retient de confier son mal. Et cette attention qu’on lui porte n’est pas du tout pesante, car le film a des répliques et des personnages comiques qui refusent une vision manichéenne de cet exil. Et Eilis, malgré ses coups de blues, est assez forte, elle prend les devants, comprend qu’il faut qu’elle bâtisse sa vie à Brooklyn.

Ce qu’il y a d’intéressant, c’est que l’on ne tombe pas dans le cliché du rêve américain, où la ligne narrative se restreindrait à raconter l’intégration progressive d’un individu dans la société. Ici, pas de rêve de success story, le personnage reste très simple. Et surtout, la narration la fait revenir en Irlande, alors qu’un tragique incident survient. Le mal du pays se traduit alors en mal de la distance, de ne pas pouvoir être là pour assister ses proches. Eilis revient alors au pays natal. Tout ce qui avait émergé aux États-Unis se trouve remis en question par de nouvelles rencontres. On apprécie la simplicité des émotions : pour montrer cet attachement, ce souvenir de l’Irlande, on voit Eilis être subjuguée par la plage vide, sauvage. Et les gens autour d’elle pensent qu’elle vit beaucoup mieux en Amérique. Non, c’est juste différent. Mais ce retour chez elle, avec ses amis et sa famille la bouscule : même si elle retrouve les commérages d’antan, elle redécouvre la façon d’être des gens qu’elle avait parfois enfermés dans des généralités. Ainsi, elle exorcise ce mal du pays dont elle souffrait, parce qu’elle redécouvre la sincère personnalité des personnes de son village.

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Dépasser le mal par l’amour

Alors qu’Eilis souffre de la distance avec sa famille et du décalage avec la vie new-yorkaise, elle fait la rencontre de Tony, lors d’un bal. Eilis est assez laconique, et c’est d’ailleurs grâce à cela que va s’illustrer toute la beauté et la pureté de ses sentiments. Les gros plans vont alors faire remarquer chaque sourire, chaque regard timide. Et les dialogues utilisés entre les deux personnages sont très beaux, car sensibles et sincères. Il s’agit de trouver une raison à la vie en Amérique, et elle va se construire à travers Tony. À travers des rendez-vous galants, tout en pudeur, on voit les sentiments d’Eilis se révéler, toujours dans la simplicité : si on peut penser que cette attention qu’on lui porte fait d’elle un personnage compliqué, en réalité, c’est une jeune fille spontanée. Et c’est grâce à cette qualité qu’elle va pouvoir se projeter avec Tony. Ce n’est pas l’histoire de ses doutes, mais vraiment de ses sentiments, d’une pureté telle qu’on ne peut en douter.

Et pourtant, son retour en Irlande va nous la révéler différemment : en effet, elle est très spontanée : va-t-elle remettre en cause sa relation avec Tony avec cette émulation qui l’emporte, une fois chez elle ? On se pose des questions, peut-être que tous ces gros plans nous ont trompés, qu’en fait Eilis n’a pas de réels sentiments. Cela aurait pu être un jeu avec le spectateur, mais les réalisateurs ont préféré en donner une version élégante et émouvante : l’amour lui a permis de vaincre le mal du pays, d’accepter sa vie aux États-Unis, mais plus que cela, plus qu’une question de territoire, son amour pour Tony lui permet de savoir ce qu’elle veut vraiment, non pas de faire le choix de l’endroit, mais comprendre que c’est une question de personne, et que cela dépasse les frontières. La très bonne direction d’acteurs nous dévoile alors une décision récurrente dans la vie : le choix de l’amour. En effet, les regards, les sourires, les larmes des personnages, impossible de ne pas y prêter attention : tout est bien mesuré, avec élégance et simplicité. L’histoire, les personnages sont simples, alors pourquoi accentuer les sentiments et émotions ? On salue la virtuosité de cette représentation humble et sincère des ressentis les plus humains.

Brooklyn est un film à voir si l’on veut avoir un regard tendre et simple sur ce que c’est que partir loin de chez soi. Mais la tendresse est aussi dans le rapport à l’autre, où le charme est dans chaque parole, sans jamais surjouer. C’est un film où les dialogues sont des tremplins pour dévoiler des émotions et non pas une fin narrative en soi. Le film sortira en mars alors ne ratez pas le bateau !

Solène Lacroix

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