Un bruit étrange et beau qui ne disparaît jamais tout à fait…

Encore une fois, loin de Titeuf, Zep a profité de la création de la collection Rue de Sèvres pour publier des albums à destination des adultes. Après Une vie d’hommes, qui s’intéressait aux retrouvailles d’un groupe d’amis, après que l’un d’entre eux est devenu chanteur, Un bruit étrange et beau suit la vie d’un chartreux qui a fait vœu de silence. Si What a wonderful world reprend les webtrips humoristiques, satiriques et décalés que Zep publie sur son blog dans Le Monde, les bandes-dessinées parues chez Rue de Sèvres sont beaucoup plus sérieuses.

Quand les mots s’envolent, restent les couleurs

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© Zep
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© Zep

Comme pour son précédent album, le travail sur la couleur est particulièrement intéressant. Cette bande dessinée est admirablement conçue. Le prêtre, ayant fait vœu de silence, ne donne que très peu son avis sur le monde qui l’entoure ou sur sa situation, il la commente, livre des constats, des réflexions mais n’apporte aucun jugement verbal, ce sont les couleurs qui s’en chargent pour lui. Chaque vignette est dominée par une seule couleur dont les tons illustrent l’état d’esprit de Don Marcus, alias William dans le civil. En effet, l’œuvre s’ouvre sur une promenade en montagne, une échappatoire à sa vie monastique, coloriée dans un ton chaud qui sera repris dans l’album lorsque qu’il vivra des moments de quiétude ou de contemplation du monde qui l’entoure. Globalement, chaque fois qu’est évoquée sa vie monastique, les couleurs sont froides et montrent sa solitude. S’il accepte sa situation, on sent par cette tonalité que cette vie ne convient pas tout à fait à cet homme qui semble apprécié bien plus la nature que l’isolement. Il en va de même pour les souvenirs. Les heureux sont dans des tons chaleureux tandis que les douloureux sont ternes.
Contraint de sortir du monastère pour une affaire d’héritage, il redécouvre le monde qui l’entoure et tant qu’il découvre ce monde – qu’il avait quitté 24 ans auparavant – les couleurs sont chaudes mais dès que cette contemplation est altérée par le bruit des questions de Mery, sa voisine de train, les couleurs redeviennent froides… Elle l’interroge sur sa foi et tous deux se quittent sur des vignettes froides mais teintées de vert, la couleur de l’espoir… Cette rencontre restera un bruit persistant dans sa vie de silence… Le bruit représentant pour lui tant les sons des uns et des autres que les souvenirs qu’il a essayés de vider de son esprit mais qui persistent. Le vert sera toujours associé à ce bruit, à ces dissonances dans le calme de sa vie, ces petites pauses dans sa vie de reclus, ces moments d’évasion, de rêve…
Cet album est un ensemble de réflexions sur le sens de la vie. La couleur violette de la couverture ne se retrouve qu’une seule fois dans la BD, lorsque le moine se voit offrir un changement de perspective, un changement de perception. Ce choix de couleur pour la couverture traduit l’invitation du bédéiste à sortir de notre confort et à s’ouvrir aux autres.

La foi d’une rencontre

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© Zep

En plus du travail sur la couleur, la bande dessinée est très poétique et tout en retenue. À l’image du moine austère, rien n’est exacerbé, tout est juste, tout est livré avec un naturel incroyable. C’est un traumatisme qui l’a mené à Dieu et c’est la simplicité d’une rencontre qui le fait s’écarter mais jamais renoncer à sa foi… Le chartreux explique que s’il a fait vœu de silence, c’était pour enfermer les souvenirs, pour faire disparaître certaines choses seulement, rien ne disparaît vraiment… Tout reste sous des formes différentes, pour lui, cette rencontre restera un « bruit étrange et beau », une nuisance dans sa foi mais une nuisance positive. À l’heure où certains prêtres osent parler de leurs écarts vis-à-vis de la religion, Zep fait de même en donnant la parole à un chartreux honnête, droit mais qui n’est qu’un homme, capable de fautes, capable de passions et de compassions. Cette rencontre est une bouffée d’oxygène et lui fait comprendre ce à quoi il a renoncé en vivant dans son monastère mais son attitude est noble. Il prend conscience de ce qu’il a perdu mais n’en demeure pas moins fidèle à ses convictions. Son regard sur le monde et celui de Mery s’affrontent, s’opposent mais entrent en résonnance, s’écoutent, se comprennent et se complètent…

S’il est un message à retenir de cette BD, c’est qu’un regard, un geste sont bien plus que des mots. Tout en subtilité, avec élégance et poésie, les planches de Zep nous pénètrent et laissent sur nos cœurs et dans nos esprits, un « bruit étrange et beau ».

Jérémy Engler

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