Burlesque et trahison avec L’Opéra de quat’sous

Le 3 novembre, le théâtre de la Croix-Rousse présentait un grand classique du théâtre musical de la première moitié du XXème siècle, l’Opéra de quat’sous de Bertolt Brecht et Kurt Weill. Écrite en 1928 dans l’Allemagne de la république de Weimar, cette œuvre mêlant drame et burlesque préfigure les grandes comédies musicales à venir. Avec une nouvelle traduction de René Fix, la mise en scène de Jean Lacornerie parie sur un rapprochement au plus près de la version originale.

Un portrait brutal de l’humanité

Créé par Brecht et mis en musique par Weill, l’Opéra de quat’sous a été écrit en quelques mois à Berlin, inspiré par l’Opéra des gueux de John Gay (1728). L’action du récit se situe dans le quartier de Soho à Londres, où malfrats côtoient les flics corrompus et où se livrent des guerres de gangs. Capitaine d’une bande voleurs et d’assassins, Macheath, dit Mackie, épouse en secret Polly, la fille de Jonathan Peachum, le roi des mendiants. Ce dernier et sa femme Celia vont s’opposer à cette union et vont tout faire pour faire arrêter Mackie. En toile de fond, le couronnement d’un nouveau souverain Britannique met la ville en émoi. Le thème de la trahison est omniprésent. Ici, tout le monde trahit tout le monde. Mackie s’en apitoie dans sa complainte devenue célèbre : « De quoi vit l’homme ? De sans cesse torturer, dépouiller, déchirer, égorger, dévorer l’homme ». La morale est une lubie bourgeoise, le principal pour le commun des mortels est d’abord de « bouffer ». Dans ce monde, l’argent est roi et commande la destinée des uns et des autres. Difficile face à ce constat alarmant de la condition humaine de ne pas se replacer dans le contexte tumultueux de l’Allemagne de cette époque, en pleine crise économique, politique et sociale. Brecht a t-il prévu dans cette pièce la décadence de l’Homme et l’Apocalypse à venir avec la montée du nazisme ? Peut-être. Pour Mackie, l’humanité ne se renouvelle pas, elle est de pire en pire à chaque époque. « L’homme est un loup pour l’homme » dit la locution latine. La pièce offre pourtant un décalage entre thèmes pessimistes et tonalité burlesque, à la limite de la comédie. Dans une esthétique de cabaret, elle mêle drame et humour. Brecht dresse ici dans une vision crépusculaire un portrait brutal de l’humanité, porté par la musique de Weill. L’Opéra de quat’sous est un mélange unique de désespoir, de lucidité et d’ironie, appuyé par l’association entre musique et théâtre.

© Frédéric Iovino
© Frédéric Iovino

Une mise en scène proche de l’œuvre originale

Formé au Théâtre National de Strasbourg, Jean Lacornerie décide de revenir à l’œuvre originale de 1928. « Curieusement on joue toujours en France l’Opéra de quat’sous dans la traduction de Jean Claude Hémery qui date de 1959 et qui s’appuie sur un texte remanié par Brecht en 1955 ». Il commande à René Fix, traducteur et passionné de Brecht, une nouvelle traduction de la pièce faite à partir de la version de 1928. Si les dialogues sont en français, les chansons sont psalmodiées en allemand et sous-titrées. Pour Lacornerie, le but est de faire « ressortir tous les niveaux de langue dont Brecht joue dans son texte, du choral luthérien à l’argot berlinois, du langage de la technique financière au pastiche de François Villon ». Il s’agit aussi de repenser l’équilibre entre texte et musique, certaines chansons supprimées des éditions suivantes ont été réintégrées dans cette interprétation. Véritable jazz-band, l’orchestre fait aussi partie du spectacle, dirigé en coulisse par Jean-Robert Lay. Lacornerie a fait le choix d’une économie d’acteurs, en remplaçant certains personnages par les marionnettes aux gueules cassées d’Émilie Valantin. Il fait aussi appel à une équipe d’acteurs talentueux, composée de Jacques Verzier, Vincent Heden ou Florence Pelly. Associant plusieurs arts visuels et corporels, l’Opéra de quat’sous se présente comme une œuvre complexe, nécessitant une grande maitrise de différentes techniques. Si on peut être rebuté par certains effets grandiloquents, on n’en apprécie pas moins la virtuosité avec laquelle cette pièce a été jouée et mise en scène.

© Frédéric Iovino
© Frédéric Iovino

Grand classique du genre, l’Opéra de quat’sous est à voir par tous les amateurs de comédies musicales portant sur des amours impossibles. C’est aussi une œuvre témoin de son époque et qui délivre un message d’avertissement sur notre condition humaine vouée à la chute. Elle sera jouée au théâtre de la Croix-Rousse jusqu’au samedi 12 novembre.

 

Guillaume Sergent

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