Le cabaret ‘Achnabour’, une leçon de théâtre ?

Du 21 au 29 décembre 2016, le Théâtre National Populaire de Villeurbanne accueille un spectacle cabaret, ‘Achnabour’. Comme le dit Christian Schiaretti dans son propre texte, « Un cabaret au TNP, jamais ! » et pourtant, l’OTNI (Objet Théâtral Non Identifié) débarque au TNP pour les fêtes alors qu’est ce que ça donne ?

« Le métier de metteur en scène c’est de faire avec des incidents », Christian Schiaretti

Pourquoi un cabaret au TNP ?

Dans cette œuvre, Christian Schiaretti se mue en narrateur qui raconte un moment tragique des répétitions du spectacle Bettencourt Boulevard, mis en scène l’an dernier au TNP. Christine Gagnieux qui jouait Julie Bettencourt Meyers, la fille de Liliane Bettencourt, n’arrivait pas à prononcer la fin d’une réplique. S’il caricature probablement la scène en expliquant que l’actrice est restée bloquée sur une réplique plusieurs jours, ce qui est vrai c’est qu’à cause de son rapport à Aznavour, elle ressentait des difficultés à dire cette réplique. En effet, le rythme vinavérien lui rappelait le rythme aznavourien et lui faisait confondre les deux. De cet « incident » est né l’idée de ce spectacle qui, il faut le dire, est une idée de Christine Gagnieux qui a trouvé un moyen de vendre le projet d’un cabaret sur Aznavour à Christian Schiaretti, comme il se plaît à le rappeler sur scène non sans humour.
Tout en nous expliquant la genèse de ce projet, le metteur en scène, dans son propre rôle, se meut en pédagogue qui explique aux non-initiés son métier de metteur en scène et comment se déroulent les répétitions. Tout en nous racontant ce qui se passe, Christine Gagnieux revit les moments, donnant une consistance scénique et une interaction avec les propos de Christian Schiaretti. Le duo comique fonctionne et le public déguste son petit verre de vin ou de jus de pomme avec plaisir, mais cherche le cabaret sur scène…

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À quoi ressemble un cabaret au TNP ?

 « Faire un cabaret sur Aznvaour ? J’ai rien contre Aznavour
mais c’est un théâtre d’art ici ! »
Christian Schiaretti

Mais où est le cabaret me direz-vous ? La force de cette mise en scène est de nous surprendre continuellement. Tout d’abord, on ne voit pas souvent Christian Schiaretti sur les planches. Certes il joue son propre rôle mais tout de même, c’est assez rare pour être souligné…
Plus sérieusement, en arrivant dans la salle Jean Bouise, on a du mal à la reconnaître. On est accueilli par un verre de vin ou de jus de pomme et on s’installe à des tables rondes comme dans un cabaret. Un piano, une contrebasse et une guitare sont sur scène, l’ambiance y est. On s’installe, on sirote son verre et on s’attend à une entrée en musique, avec chanteurs et danseurs… évidemment, il n’en est rien. Les musiciens et Christian Schiaretti entrent en scène et il nous explique la genèse du projet en expliquant un souvenir lié à Aznavour et le rapport particulier qu’entretient Christine Gagnieux avec ce dernier. Cela dure bien la moitié du spectacle et on se demande si on assistera vraiment à un cabaret. Si ce moment est agréable, on se dit que des tables rondes façon cabaret, c’est un peu léger pour sous-titré ce spectacle « cabaret Aznavour »… Puis petit à petit, la musique s’invite… Christian Schiaretti disparaît progressivement de scène et laisse place à une Christine Gagnieux totalement espagnolisée… Encore une surprise ! On découvre alors Aznavour réarrangé à la sauce Flamenco interprétée par une chanteuse espagnole. Commence alors le vrai cabaret que les musiciens, vraiment excellents, avaient déjà amorcé…

Pourquoi « Achnabour » ? Et pourquoi faire un cabaret sur Aznavour ?

« Achnabour c’est de la merde, il n’a pas de voz, Luis Mariano, ça c’est un vrai cantador ! » le voisin de Christian Schiaretti enfant qui le prononce à l’espagnol en roulant les « r ».

Christian Schiaretti nous explique qu’en partant de leurs souvenirs réciproques liés à Aznavour, peut-être qu’un spectacle sur Aznavour serait pertinent. Oui mais sous quelle forme ? Le directeur du TNP n’est pas connu pour ses mises en scène de cabaret… et surtout quel intérêt de faire un cabaret sur Aznavour, sachant que Christine Gagnieux est actrice avant d’être chanteuse. Alors l’idée d’un spectacle hommage à cet « incident » de répétitions et hommage à Aznavour commence à faire son chemin. Toutefois pour donner un intérêt supplémentaire à ce spectacle, les premières chansons seront certes chantées mais devront être revisitées et jouées. charlesaznavour-corpsAinsi « Tu te laisses aller » se transforme en une chanson où l’actrice s’emporte contre le metteur en scène. « Le feutre taupé » devient emblématique des mots qu’on n’arrive plus à prononcer avec tout un jeu sur l’onomatopée. « Faire une jam » se retrouve animée d’une énergie débordante annonçant le cabaret à venir. « Trousse chemise » devient une chanson « turgescente », « J’aime Paris au mois de mai » est traduite en anglais ce qui change la perspective de la chanson puisque c’est une anglaise qui dit aimer Paris, interprétée juste après « À propos du pommier » qui teintait de sexualité, cette chanson à l’allure enfantine sur le péché originel… Quant à « Poker », le bluff du poker est mis en parallèle avec le théâtre et on sent qu’on arrive au cabaret, surtout lorsque Christian Schiaretti se met à chanter avec elle puis à sa place « Hier Encore »… C’est alors que lui, comme nous, est convaincu et qu’on entend le cabaret arrivé… Christine Gagnieux la comédienne de Bettencourt Boulevard disparaît alors pour revenir faire une entrée en tant que cantatrice espagnole. À partir de cet instant, la pièce change complètement de tonalité, la chanteuse ne parle plus qu’en espagnol et Christian Schiaretti disparaît peu à peu de la scène pour ne plus servir qu’à traduire certains passages. Le cabaret commence donc avec le répertoire d’Aznavour traduit et chanté en espagnol. Plus d’interaction théâtrale, on assiste à un concert où les chansons s’enchaînent avec quelques transitions humoristiques pour la plupart. On (re)découvre des chansons d’Aznavour en espagnol afin de montrer au voisin de Christian Schiaretti enfant qu’Aznavour, même en espagnol, c’est pas de la « merde » et que ça vaut Luis Mariano ! Le show commence avec des chansons prises aux hasards de la biographie de Christine Gagnieux autant qu’à ses goûts personnels. « Donne tes 16 ans » donne le « La » dans une version espagnole entrainante, tout comme « Bon anniversaire ». Puis la chanteuse espagnole nous dit un texte sans traduction qui s’avère être, en fait, les paroles de la chanson suivante : « Et pourtant » avant de reprendre « Sa jeunesse » en version Flamenco, autant vous dire que ça change ! Puis le spectacle se conclut sur « La Bohème » en espagnole juste après un hommage à Federico Garcia Lorca avec la mise en chanson du poème de Machado « Le crime a eu lieu à Grenade » pour rappeler qu’Aznavour n’est pas que chanteur populaire, il est aussi poète…

C’est donc sur la chanson la plus connue d’Aznavour que s’achève ce voyage musical à la découverte de l’univers du chanteur d’origine arménienne à la sauce espagnole. Mais est-ce vraiment la fin du spectacle ? La chanteuse revient une dernière fois avec une chanson qui n’est pas d’Aznavour et qui est un hommage au public cette fois, « Quererte asi » (t’aimer ainsi) qui conclut avec douceur ce petit cabaret théâtral. On sort du TNP en ayant découvert l’envers de la mise en scène, avec un nouveau regard sur Aznavour et une furieuse envie d’écouter les titres originaux du chanteur pour comparer les deux versions !

Jérémy Engler

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