Cabossé, un roman noir qui se cogne au conte de fées

Benoît Philippon est avant tout connu pour sa carrière cinématographique. Il a notamment réalisé le long-métrage Lullaby for Pi sorti en 2010 et le film d’animation Mune, le gardien de la lune, qui fut le septième plus gros succès français à l’étranger en 2015. En 2016, le réalisateur décide de se lancer dans l’écriture non pas d’un scénario mais dans celle d’un polar. Pour son premier roman noir, Benoît Philippon choisit pour héros Raymond alias Roy, un gros dur au cœur tendre, qui a été maltraité par la vie et qui n’a pas cessé de rendre coup pour coup. Comme souvent, c’est une rencontre qui changera tout et qui métamorphosera peut-être la bête en prince charmant.

Un héros aussi archétypal qu’attachant

arton7941Le lecteur n’est pas dérouté lorsqu’il fait la connaissance de Raymond et fait d’emblée le lien avec le titre du roman. C’est un protagoniste complètement cabossé que l’on découvre, que ce soit physiquement ou moralement. La vie ne l’a pas épargné. Ce dernier incarne à la perfection l’idée que l’on peut se faire du héros de polar ou d’un homme de main : c’est un colosse pas franchement engageant avec une tête qui ressemble à celle « d’une tomate écrasée » et qui utilise un langage fleuri. Et bien qu’il ait l’impression d’être un justicier, il a trempé dans bon nombre de sales histoires et traîne pas mal de macchabées derrière lui.

« Il a fait que des coups sales, avec des gens sales. Il s’en serait jamais pris à des innocents. Vu le milieu où il officiait, il avait la garantie qu’il rendait plutôt service à la société. »

De plus, comme tout héros cabossé, Roy a eu une enfance difficile. Mal aimé par ses parents à cause de sa sale tête, il n’a pas reçu beaucoup d’amour. Mais ce n’est rien à côté du fait de perdre sa petite sœur que l’on aime plus que tout des suites d’une chute provoquée par son propre père. Et lorsque l’on trouve des parents de substitution en la personne de deux entraîneurs de boxe homosexuels et que l’un des deux, Bobby, se fait massacrer avec un démonte-pneu… ça commence à faire lourd à porter. On comprend alors sans difficulté que Roy voie la vie comme un perpétuel combat de boxe, même quand il s’agit d’une relation amoureuse. C’est d’ailleurs sur cette comparaison à la fois touchante et humoristique entre la boxe et l’amour que débute le roman. De fait, le héros est en train de pianoter sur son téléphone pour trouver l’âme sœur, ou du moins pour passer un peu de temps en charmante compagnie. Cette première image de Roy contrebalance complètement le cliché de la grosse brute et nous invite à apprécier le personnage. Cette facette « tendre » de Roy est confirmée au long du roman lors des analepses où nous découvrons le passé de Roy.

La Belle et la bête des temps modernes

Ce héros très malchanceux jusqu’ici aurait pu tomber sur la Fée Carabosse. Heureusement pour lui, la chance semble avoir tourné et met sur son chemin une bonne fée nommée Guillemette. Le roman noir cède alors la place pour un temps à une belle histoire d’amour entre deux cabossés de la vie. Guillemette a eu elle aussi son lot de malheurs : elle a notamment perdu un enfant suite aux coups reçus par son ex-mari. Et pourtant, elle incarne la lumière, l’espoir dans la vie de Roy. Ce n’est donc pas un hasard si elle est souvent comparée à une luciole. Guillemette est aussi celle qui permet, petit à petit, à Roy de se confier, et d’être un peu moins un cabossé des mots. Ce n’est pas pour autant que le polar bascule dans le roman à l’eau de rose, puisque cet amour est loin d’être platonique. Les nombreuses scènes de sexe racontées sans détour nous rappellent que nous ne sommes pas dans un conte de fées. De plus, l’éclaircie, le moment de grâce est de courte durée. Si Roy se montre d’une tendresse infinie avec sa bien-aimée toute menue et fragile, la bête sommeille en lui. C’est en voulant sauver sa belle des griffes de son ex-mari que Roy lance son couple dans une cavale effrénée. Le monstre tapi en Roy ne peut s’empêcher de se réveiller et achève l’ex-mari de Guillemette.

À la frontière des genres, du polar au conte de fées

© Rezo films
© Rezo films

La cavale des deux amants – qui nous rappellent à certains égards Bonnie et Clyde – est garantie 100% polar. Rien n’est oublié par l’auteur : le couple fait halte dans un restaurant miteux où Roy règle ses comptes avec ses poings. Puis Roy fait face à un vieil ennemi, Martinot, dans l’ancienne salle de boxe où il s’entraînait avec Bobby. Le suspense est alors à son comble et on tremble pour les deux personnages. Enfin, comme vous vous en doutez, le couple laisse encore bien d’autres cadavres sur son chemin. La vraie originalité du roman réside dans les moments de grâce, de bonheur qui jalonnent cette cavale. Guillemette et Roy font des rencontres aussi belles qu’improbables. Une mamie, Gilberte, les héberge et les aide à voler une voiture. Après la mamie, c’est une petite fille abandonnée sur une aire d’autoroute qu’adopte le couple de fugitifs. Une famille semble alors s’être recomposée et le bonheur pourrait commencer pour de vrai…. Mais c’est oublier que Guillemette et Roy sont des criminels en cavale et qu’ils ont pris sous leur aile une fillette qui n’est pas la leur. Le roman n’en dit pas plus. Au lecteur de choisir la fin, ou rose ou noir, à l’image du roman qui reste perpétuellement dans l’entre-deux.

Cabossé est un polar original car il bouscule les genres et assume parfaitement ses aspects à la fois « fleur bleue » et cliché, comme le montre l’épisode du McDo où les personnages ont l’impression de vivre un des passages clés d’une série policière. Cabossé séduit aussi le lecteur grâce à ses personnages attachants dont la voix, au fil du livre, se superpose voire éclipse celle du narrateur extérieur. On a l’impression d’entendre les personnages et d’être à leurs côtés.

 

Mel Teapot

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