Cap au pire, où il ne reste que les mots

Du 6 au 29 juillet 2017, le Théâtre des Halles d’Avignon accueillait le comédien Denis Lavant, à 22h, dans le cadre de la programmation du Festival Off d’Avignon, pour le spectacle Cap au pire de Samuel Beckett, mis en scène par Jacques Osinski.

Une mise en scène épurée

© Pierre Grosbois
© Pierre Grosbois

Denis Lavant entre seul en scène dans une obscurité totale, seule une petite plaque au sol illumine l’arrière de scène, mais pas Denis Lavant qui commence son monologue dans le noir, sans qu’on le voie. Les mots pénètrent alors notre esprit telle une mélodie, un refrain qui sera répété de nombreuses fois et moult fois modifié. Puis une plaque au sol l’illumine à son tour, lui est au-dessus de cette lumière qui ne nous permet pas de bien distinguer l’humain, on distingue une forme, mais pas son visage. Il ne bougera pas de là pendant les prochaines soixante minutes, tête baissée, avec quelques regards pour le public vers la fin de la pièce. Il ne semble pas avec nous, il ne peut bouger, prisonnier des mots qui sortent de sa bouche, ces mots qu’il triture, qui le triturent. Ils s’emparent de la scène, du public et nous tiennent en haleine, à l’écoute du moindre son. Aucun déplacement, aucun geste, sinon quelques ampoules qui s’allument en fond de scène, derrière un rideau voilé, selon la force du propos ou le « pire » semblant représenter une mèche qui s’allume et s’éteint. Ce spectacle s’écoute plus qu’il ne se voit et il faut souligner la performance de Denis Lavant qui réussit à dire un texte qui se répète souvent, mais toujours avec une petite variation. Ne pas se tromper est une véritable performance en soi, mais là où son talent de comédien se révèle vraiment c’est dans sa capacité à tenir une salle de plus de cent personnes pendue à ses lèvres, pendue à ses mots, pendue à son récit, pendue à sa voix qui nous emporte et nous emprisonne autant que lui dans une histoire où les mots ont pris le pas sur l’histoire elle-même.

Cap au pire, mais cap vers où ?

vignette_300x423pxcapaupireLe texte de Beckett est écrit à l’aune de sa vie, il s’agit de l’un de ses derniers romans, un roman de la souffrance. « Encore. Dire encore. Soit dit encore. Tant mal que pis encore. Jusqu’à plus mèche encore. » Personne ne peut nier l’influence de la vie de l’auteur sur cette œuvre qui se veut construite comme une sorte d’art d’écrire, en expliquant les difficultés rencontrées dans l’écriture et dans la vie également. L’interrogation porte sur le « dire », le quoi « dire », le comment « dire ». L’expression de ce qui doit être dit et comment on le dit devient cette ritournelle de mots, de phrases courtes, averbales qui font travailler notre imaginaire. Au « que dire » et « comment dire » s’ajoute le « qui dit ». Les personnages de cette pièce ne sont pas nommés et le fait qu’il n’y ait qu’un seul acteur en scène ne favorise pas leur délimitation physique et mentale. Ils sont qualifiés par des numéros, que Beckett préférait aux noms, leurs propos sont décousus et leur corps lui se désagrège peu à peu, les organes disparaissent au fur et à mesure que la mèche se consume et que le spectacle avance. On tend vers le néant, mais on n’y arrivera jamais, car l’auteur le refuse : « Quoi si le crâne disparaissait ? […] Dans quel alors trou noir […] Non. Crâne mieux plus mal. Ce qu’il en reste. Du crâne. De la substance molle. […] Crâne donc ne disparaît pas. » Tant qu’il y aura des mots, le vide ne pourra exister, car ces derniers sont capables de créer, de représenter, de peupler le vide : « Rien sauf ce qu’ils disent. Tant mal que pis disent. Rien sauf eux. » Ce spectacle, comme ce texte, est un hommage aux mots, à leur signifiant, leur signifié, leur symbolique, leur puissance évocatrice, leur puissance constructive.

Denis Lavant, avec sa voix rauque, grave, solennelle, montre la force et le poids des mots. Si certains disent qu’on s’ennuie devant cette performance, d’autres reconnaîtront aisément qu’on voyage dans le monde des mots et que leur univers réussit à nous envoûter.

Jérémy Engler

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