Carson, trouble dans l’imaginaire

Le lundi 06 mars 2017, au Centre Culturel Charlie Chaplin a eu lieu une unique représentation du spectacle Carson. Créé au Théâtre de l’Elysée en 2016, une première étape de travail avait été présentée aux Subsistances à la suite d’une résidence. La compagnie du Désordre des Esprits explore ici la vie et l’œuvre de l’autrice américaine Carson Mc Cullers (1917-1967). Sur scène, onze artistes, comédiens et musiciens dirigés par Bruno Boëglin portent l’écriture et le destin de ce personnage surprenant. C’est une expérience troublante, une pépite discrète et étonnante comme en propose bien souvent le Centre Culturel Charlie Chaplin.

L’humilité d’un travail engagé

En 1979, à l’occasion de la création de Septem Dies, Georges Lavaudant dit du metteur en scène Bruno Boëglin qu’il « déplace tranquillement certaines limites conventionnelles de la scène, sans cri ni déclaration tapageuse. ». Cette formule qualifie encore aujourd’hui le travail humble et admirable de la compagnie du Désordre des esprits. On ne peut que saluer le métissage de cette belle équipe artistique. Composée de très jeunes acteurs comme de comédiens qui ont derrière eux une expérience et une carrière, elle porte avec générosité la voix de l’autrice Carson Mc Cullers. Le spectacle met en effet en scène des personnages féminins d’une grande profondeur et d’une belle originalité. Sans se revendiquer féministe, avec l’application et la modestie de quelqu’un qui fait simplement son travail, Bruno Boëglin propose à notre imaginaire de nouveaux repères, évacue les stéréotypes et s’appuie sur l’univers de l’autrice pour nous donner à voir d’autres représentations.

Dans ce spectacle éponyme, Carson se fait personnage, elle apparaît sur scène à trois reprises, et son histoire nous est contée par le détour de ses fictions. Assise devant sa machine à écrire, l’autrice, interprétée par la jeune comédienne Emma Rolland, raconte les intrigues de ses différents romans à un homme, probablement son époux Reeves Mc Cullers qui s’éclipse après les dix premières minutes du spectacle. Le mari et le père, presque silencieux sont en effet abandonnés aux premières scènes, ils n’apparaissent pas comme des autorités paternalistes, ils ne servent qu’à mettre en valeur, pendant un très court temps, la grandeur et l’imagination de Carson. Le père de cette dernière n’apparaît en effet qu’un bref instant. Il est assis à table avec l’écrivain et commente simplement d’un « bravo ma fille » un message du Ku Klux Klan destiné à l’autrice suite à la parution du roman Les reflets d’un œil d’or : « Avec ton premier livre, on a su que tu aimais les nègres, et avec celui-ci on comprend que tu es une gouine. On ne veut pas de gens qui aiment les nègres et les pédés dans cette ville. » … Cette phrase en dit long sur l’univers et le courage de Carson. Apparaissent alors ses personnages qui lui prennent la parole, la frontière entre réalité et fiction se brouille peu à peu, le spectateur est plongé dans le monde de l’autrice, il s’y perd et s’y laisse guider délicieusement.

© Romain Laval
© Romain Laval

Carson ne réapparaitra qu’à la fin du spectacle, plus âgée, brillamment interprétée par Agnès Laroque. Elle a toujours ses cheveux courts, elle appuie sa démarche digne, fragile et frémissante sur une canne et une gorgée d’alcool. Elle discute avec les trois musiciens qui se changent pour leur dernière interprétation musicale. Elle rit, échange quelques paroles et tendresses avec le chanteur et percussionniste Joël Toussaint qui interprète également le Dr Copeland dans la fiction. Pourtant âgée et handicapée, elle est à la fois puissante et candide, dans son tailleur gris parmi ces jeunes en caleçons. On n’oubliera pas la façon dont elle quitte définitivement la scène : un des musiciens la porte sur son dos pour la ramener en coulisses : une image des plus touchante.

Devant cette femme si fascinante, on se souvient alors de cette phrase, prononcée par la jeune Carson au début du spectacle : « Certains personnages parviennent presque à devenir des héros ».

Éclats de violence et de grâce

Si ce spectacle parvient à sortir des représentations dominantes, à donner à voir autre chose de la femme que ce qu’on lui donne souvent comme rôle sur les scènes de théâtre, s’il raconte quelque chose sur la couleur de peau ou l’orientation sexuelle, c’est justement parce que ces bouleversements apparaissent toujours dans la mise en scène comme au second plan, comme quotidiens. Le spectateur est avant tout face à des solitudes amoureuses, à de violentes tendresses, à des personnages qui se blessent sur les aiguilles du temps, qui s’enfoncent dans la profondeur de l’ennui. Il suit avec attention les deux longs monologues de cette femme décoiffée, à l’étroit dans une robe étouffante qui moule ses formes et ses postures. Ses pas tâtonnent dans son ivresse, égarée, elle nous raconte l’histoire de Miss Amélia, un fusil à la main. Il ne se passe rien, elle débite son discours, elle titube comme oscille le pendule d’une horloge et pourtant, le spectateur est alerte, attentif, comme si à chaque instant le coup de feu pouvait partir.

© Romain Laval
© Romain Laval

Bruno Boëglin propose une démarche étonnante, la beauté et la violence ne sont jamais sous les feux des projecteurs. Elles s’enlacent dans une seconde d’inattention, à côté de ce qui se joue, dans un instant furtif et énigmatique. Le texte est criblé de moments de crise : le personnage de Frankie se fait violence, menace sa nourrice, veut devenir lanceur de couteaux. Ces instants sont néanmoins toujours désamorcés, les couteaux de Frankie n’ont rien d’effrayant et rappellent les bouts ronds des dinettes. Elle se frappe parfois la tête contre la table comme un signe ou un geste théâtral mais sans emphase, l’affolement des paroles de sa nourrice paraît en totale disproportion avec ce qui sur scène semblait si dérisoire. Les personnages n’incarnent pas la violence de ce qu’ils racontent, jamais leur voix ne s’égare en hurlement, elle n’est jamais à la hauteur de ce qu’ils ressentent.

Pourtant, le spectateur sait et vit cette violence et la reçoit avec d’autant plus de force qu’il a l’impression de la surprendre, en voyeuriste. Elle est diffuse dans les silences des autres personnages. Pendant une discussion entre Franckie et Bérénice sa nourrice borgne (Fatou Ba) qui refuse de porter son œil de verre, le jeune John-Henry (Gabriel Dekeirsechieter) joue avec une poupée, lui découpe les jambes avec un couteau à beurre, enfile les chaussures à talons avec lesquels il se trémousse maladroitement dans la terre qui recouvre la scène, essaye de rentrer l’œil de verre volé à la nourrice dans l’orbite de sa poupée. Ce jeu parfois obscène ou splendide ne fait l’objet d’aucune remarque des autres personnages, et comme tant d’autres instants d’une grande force, il se joue sans pathos.

© Romain Laval
© Romain Laval

Un théâtre pour l’imaginaire

Cette distance des personnages avec leur propos donne au texte un écho très particulier, alors que le texte n’est pas toujours pleinement incarné, chaque moment se dessine dans l’imaginaire du spectateur de façon très précise, il en saisit toutes les ambiances et les images.

Il est compliqué d’écrire une critique de Carson tant on aimerait en transmettre les images bouleversantes qui jaillissent et s’évanouissent aussi vite sur scène, tant on voudrait en raconter la fragilité, tant on voudrait se perdre à décrire chaque instant de grâce qui surgit d’un moment de jeu hasardeux. Ce texte s’achèvera donc sur la plus belle image du spectacle, une des plus énigmatiques certainement et sur un des plus beaux instants de théâtre : Singer, le personnage sourd muet issu d’un roman Carson et interprété par la magnifique présence de Bruno Boëglin est assis sur le banc de la terrasse depuis le début du spectacle, immobile et silencieux. Derrière lui, la nourrice borgne ouvre la fenêtre, s’y accoude puis touche doucement l’épaule de Singer, ce dernier se lève lentement, entre dans la maison et disparaît.

Ce spectacle, d’une très belle simplicité, laisse véritablement des traces profondes dans l’imaginaire et la sensibilité, les images énigmatiques et la violence diffuse qui l’habitent marquent les rêves et l’inconscient du spectateur. On ne peut en parler sans vouloir s’effacer derrière le souvenir qu’il nous a laissé, sans avoir la terrible sensation de ne pas en avoir dit assez.

Malvina Migné

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