Le cas Sneijder, un ascenseur émotionnel au Célestins de Lyon

Du 16 mai au 3 juin 2017, le théâtre des Célestins de Lyon accueille Le cas Sneijder, mis en scène par Didier Bezace et adapté du roman éponyme de Jean-Paul Dubois avec Pierre Arditi dans le rôle titre. Cette dernière collaboration entre les deux hommes permet au second d’être nominé pour le Molière du meilleur comédien dans un spectacle de Théâtre Privé et pour cause car Pierre Arditi rayonne dans ce rôle.

Paul Sneijder, un cas clinique

Après un accident d’ascenseur qui a vu la mort de la fille qu’il a quelque peu rejetée après son second mariage, Paul Sneijder s’intéresse au fonctionnement des ascenseurs afin de comprendre pourquoi sa fille est morte. Cette obsession le rend asocial et l’amène à réfléchir sur sa condition d’homme. Au final, cette pièce a quelques côtés existentialistes et absurdes, puisqu’elle nous interroge sur le devenir de l’homme, sa place dans la société et sur sa condition face à la machine qu’est la vie. Paul Sneijder accepte l’absurdité et le non-sens de la vie à la différence de son entourage qui estime plutôt qu’il sombre en dépression et qu’il a besoin d’aide. Il devient étranger à son quotidien et à sa famille. Il n’a plus vraiment de relation avec sa femme, incarnée par Sylvie Debrun, qui le trompe depuis plusieurs années, sinon pour se prendre la tête sur des futilités et sur l’image qu’elle renvoie à son travail. Les deux derniers enfants qui lui restent, Hugo et Nicolas, sont qualifiés par leur père, de « petites putes gémellaires » transcrivant sans équivoque possible la relation entre eux. Il est en marge de sa famille et de sa société. Il ne fréquente d’ailleurs que des gens étranges et en marge également. L’avocat des compagnies d’assurance qu’il accuse d’être responsables de la mort de sa famille, joué par Philippe Morier-Genoud, ne remplit pas son rôle d’avocat mais l’aide à trouver un moyen de faire payer ses clients et le soutien dans sa demande de dédommagements. L’autre personnage qu’il fréquente est le chypriote Yargos Charisteas, interprété par Thierry Gibault, qui le fait travailler et lui donne un but dans la vie bien qu’il soit totalement intéressé. En fin de compte, en lui proposant de devenir promeneur pour chien, c’est lui qui lui offrira quelques moments de répit car Paul Sneijder aime se balader avec le chien Charlie qui lui l’écoute, lui obéit et ne pose pas de questions… Sa vie décalée pose de plus en plus de problèmes et la pièce nous montre cette descente aux enfers progressive surtout due à son entourage qui ne le soutient pas et ne le comprend pas.

© Dyssa Loubassière
© Dyssa Loubassière

Une mise en scène au service de l’obsession

Obsédé par le mécanisme de l’ascenseur le décor fonctionne lui aussi comment tel. En effet, Paul Sneijder n’est montré que dans ce qu’on pourrait appeler son bureau qui est recouvert de schémas d’ascenseurs ou de calculs sur les forces. Petit à petit, le mur se remplit de ses nouvelles réflexions et conclusions pour progressivement envahir la maison et le mur de la maison devient alors un tableau de formules et de schémas, montrant l’isolement du personnage car il est le seul à comprendre ce qu’il écrit sur ce mur. À aucun moment, il ne cherchera à nous expliquer clairement le sens de ces formules qui pullulent autour de lui. Son isolement se traduit également par les deux portes coulissant latéralement dans des directions opposées semblaient rappeler des portes d’ascenseur et qui à chaque fois qu’elles s’ouvrent laissent voir une nouvelle pièce. Une salle de bain, un couloir, une pièce pleine de fumée symbolisant le rêve, etc. Chaque lieu devient un étage de sa vie qu’il traverse tel un revenant, les autres sont ce qui le retient à ces étages mais lui semble n’être bien qu’avec ses calculs et schémas.

De plus, la puissance de la mise en scène repose sur une utilisation très juste de la voix off. Paul Sneijder s’exprime tantôt directement sur scène tantôt à travers sa voix, qui en off traduit ses pensées. Elle incarne un décalage entre la situation que vit le personnage et ce qu’il en pense. Ses réflexions sont souvent acerbes et font sourire, il est d’un cynisme affolant qui nous montre qu’il est pleinement conscient du monde qui l’entoure, et qu’il rejette petit à petit, malgré ce que peuvent penser les autres. Le spectateur devient complice de ce vieil homme qui a tout perdu et n’a plus que son obsession pour le maintenir en vie.

© Nathalie Hervieux
© Nathalie Hervieux

Une performance de haut vol

Tous les comédiens excellent et on sent qu’entre Pierre Arditi et le metteur en scène, Didier Bezace, l’entente est pure et particulièrement fonctionnelle. Ce dernier emmène son comédien dans un voyage à la limite du rêve et de la réalité, de la lucidité et de la folie pour notre plus grand plaisir. Si on parle de performance à Oscars pour Hollywood, ici, je pense qu’on peut clairement parler de rôle à Molière tant la palette de jeu est riche et variée, soulignant le talent du comédien.

Pierre Arditi joue un vieil homme qui tantôt se laisse manipuler par sa femme, joue au mari solidaire et concerné, tantôt est capable de réflexions poussées et d’un cynisme hilarant. Il joue un vieillard qui passe du dynamisme avec ces calculs et ses réflexions en off à un homme subissant les éléments de la vie et finissant drogué. On passe de l’émotion au rire toujours avec justesse, si le sujet peut nous faire réfléchir, la pièce ne semble pas vraiment se prendre au sérieux et glisse assez régulièrement des touches d’humour. Pierre Arditi, par ses mimiques d’homme ahuri, est particulièrement criant de vérité et réellement porteur de comique.

© Nathalie Hervieux
© Nathalie Hervieux

L’émotion est au rendez-vous et le texte de la pièce nous amène à réfléchir et à nous poser des questions sur la vie et son sens, le tout en laissant quelques éclats de rire… Donc pourquoi hésiter ? Allez voir ce spectacle vraiment bluffant tant par sa mise en scène que par son propos et la façon dont il est servi.

 

Jérémy Engler

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