Cécile Coulon : Une bête au paradis des livres

CLe dimanche 16 février à la Fête du Livre de Bron, Cécile Coulon, toutes griffes dehors, nous a accordé un entretien prodigieux. Pour son dernier roman, Une bête au paradis, récompensé par le Prix du Journal Le Monde en 2019, Cécile Coulon nous invite à partager sa créativité, sa clairvoyance, sa franchise, sa conception de son métier, son esthétique et son amour pour la littérature. Passez dans les ronces et endurez les orages pour une interview pleine de hardiesse !(Image mise en avant : Cécile Coulon © JOË SAGET AFP)  

Cécile Coulon © ED ALCOCK M.Y.O.P
  • Comment décririez-vous votre parcours et votre rencontre avec la littérature ? Quel a été votre parcours scolaire ? 

Mes études ne reflètent pas du tout le fait d’arriver à écrire des livres. J’ai commencé à écrire des livres bien avant le parcours scolaire. J’ai eu envie d’écrire des bouquins parce que mes parents me racontaient des histoires. Ils me lisaient des livres à haute voix. Très très vite, je voulais faire la même chose. J’ai cherché un peu comment faire avec le très très jeune âge que j’avais à l’époque. Je m’étais dit que je devais commencer à écrire des petites histoires qui étaient très courtes mais pas forcément bonnes. Puis petit-à-petit, j’ai eu des professeurs qui les ont corrigées, il y a des gens qui m’ont aidée à les structurer. Puis, j’ai envoyé un manuscrit dans une toute petite maison d’édition à côté de chez moi qui a pris le manuscrit et qui l’a publié. J’ai publié deux manuscrits comme ça puis ensuite ça s’est fait par échanges. Je passais dans une autre maison plus importante et puis après dans une autre encore plus importante et puis voilà où j’en suis. Mais le parcours scolaire était vraiment une idée parce que j’avais des parents aussi qui me disaient : « C’est très bien ce que tu fais mais ce serait bien d’avoir un diplôme. » J’ai continué. Et puis tout s’est fait en parallèle. J’ai fait d’abord des études d’audiovisuel, un bac audiovisuel, ensuite j’ai fait hypokhâgne et khâgne, un master de Lettres et une thèse.

  • Quelle a été votre première rencontre avec les livres ?

Dans l’enfance. Je ne sais pas si ça existe encore, mais, j’étais abonnée à des trucs pour les enfants comme Histoires vraies, Je bouquine. Je lisais. Mes frères aussi. On avait vraiment une grande grande liberté sur les livres. On pouvait demander des livres à acheter. On avait un budget libre et illimité. Ça aide aussi. Il y a toujours eu des livres chez moi. C’est un objet qui faisait partie de notre vie familiale. 

  • Quel a été votre choix pour votre maison d’édition ? 

Je suis restée dix ans chez Viviane Hamy de mes dix-huit à mes vingt-huit ans. J’ai eu des fois des propositions de commandes de la part du Seuil et d’une autre petite maison d’édition pour la course à pied (ndlr : Petit éloge du running). Au bout de dix ans chez Viviane Hamy, on n’arrivait plus à travailler ensemble car cela faisait dix ans non stop et il a fallu pour renouveler l’écriture, renouveler l’histoire et les personnages, partir. Malheureusement, il faut parfois partir pour redonner du souffle à ce qu’on fait. Je ne suis pas partie forcément pour une maison qui est plus connue parce que L’Iconoclaste (ndr : édition d’Une bête au paradis) est une toute petite maison. Très peu de gens y travaillent. Je pense que ce qui me plaît dans cette maison, c’est de pouvoir garder quelque chose de chez Viviane Hamy qui était ce côté assez familial et discret. Ce qui m’intéressait, c’était leur façon de travailler librement, de plus se concentrer sur l’intrigue que sur les personnages alors que chez Viviane Hamy, on parlait plus des personnages et de leur psychologie que de l’intrigue. Voilà ce qui a fait nos grands changements. 

  • Comment considérez-vous votre statut d’écrivain ? Est-ce une passion ? Un métier ? Un gagne-pain ? 

Au départ, c’était une passion d’adolescence qui avec le temps est devenue ce qui a pris le plus de place dans ma vie. On peut considérer d’un point de vue juridique que ce n’est clairement pas un métier car il n’est pas cadré. Faut-il qu’il soit cadré ? C’est actuellement une grande question. Je n’ai pas la réponse. Je pense qu’il faut qu’il y ait des lois, c’est certain. Mais est-ce qu’on peut considérer l’écriture de romans comme un métier avec des horaires, avec un taux horaire, avec toute une artillerie administrative ? Ce n’est pas le cas pour l’instant. Je ne pense pas qu’on fasse ça en se disant : « C’est mon métier. »  Après, je me rends bien compte que c’est aujourd’hui ce qui me fait vivre, que je ne fais que ça, que ma vie entière est dévouée à ça. Dans ma vie, c’est un métier. 

  • Vous avez écrit de la poésie, des romans, des nouvelles. Mais, pourquoi ce choix pour le roman ? 

Parce que j’ai commencé par des nouvelles. C’était plus court puis la nouvelle est un bon exercice. C’est difficile d’écrire une nouvelle. Pour moi, le roman était sans doute la forme la plus simple, la plus établie, la plus lisible et visible aussi. Dans ma formation littéraire, c’était tout à fait naturel de commencer par la nouvelle pour ensuite aller vers le roman. La poésie, c’était autre chose parce que ce n’était pas le même lieu. C’était sur les réseaux sociaux. Au départ, elle n’avait pas du tout vocation à être publiée. Elle n’avait pas du tout vocation à exister sur papier. C’était vraiment des fulgurances et les gens me disaient ce qu’ils voulaient sur le moment. C’est vraiment une autre façon de faire. 

  • Comment vous est venu Une bête au paradis ? Vous avez également dans ce roman une manière de procéder par canalisation esthétique de la violence, entre concentration et expansion. Est-ce une esthétique que vous avez recherchée ? Comment l’envisagez-vous ?

J’avais la fin. J’avais la fin et je me suis demandé, avec cette fin-là, ce qu’il a pu se passer dans cet endroit pour en arriver à cette fin. C’était vraiment comme dérouler une pelote de laine pour moi. Je pense qu’Une bête au paradis est la fin d’un cycle d’écriture. C’est une écriture non pas sur les origines de la violence mais sur ce qu’on en fait sachant qu’elle est là, qu’on peut en disposer, qu’on peut en faire une arme ou à l’inverse se faire dévorer. Peut-être que cette esthétique dont vous parlez vient du choix que doivent faire les personnages : soit ils en font une arme, soit ils en font un plus, un atout ; soit, au contraire, c’est quelque chose qui les écrase. Or, tous les personnages se battent tout au long du livre ou des livres entre ces deux notions-là. Ils essayent les deux formes ou les deux formats de canalisation de la violence et on assiste en tant que lecteur à ce processus qui prend du temps avec des personnages qui pourtant cherchent aussi à s’en défaire. Peut-être que tout ça vient d’une énorme confrontation d’un moment où toutes leurs émotions sont réunies dans cette forme de violence que vous décrivez. Et comment se départir de ça ? Comment vivre avec douceur quand la douceur est en fait avalée par tout le reste ? Vous parlez d’esthétique et de canalisation, mais il y a aussi la question de la contamination : ils sont aussi contaminés par la violence. C’est quelque chose qui se transmet en famille, en amour et professionnellement parlant. Ça aussi ça m’intéressait beaucoup. Comment faire face à cette violence ? 

Une bête au paradis © L’Iconoclaste
  • Pensez-vous que l’on puisse arrêter cette violence ou pensez-vous qu’elle puisse toujours contaminer autrui ? 

Je pense que si j’écris des livres, c’est justement pour ne pas la passer à d’autres, pour qu’elle soit enfermée dans le livre, qu’elle quitte le réel pour qu’elle aille dans le livre. Sauf que d’une certaine façon, quand on fait lire des histoires violentes aux gens, on la transmet aussi. C’est un très beau paradoxe. Mais, je préfère qu’elle soit dans un livre plutôt qu’elle soit dans mon quotidien. 

  • Comment procédez-vous pour écrire ?

C’est d’abord un processus mental et intellectuel : je pense à mon histoire et je la construis intérieurement. Je ne prends pas de notes parce que je me suis rendu compte que quand je prends des notes, je m’éparpille complètement. Je fais confiance à ma mémoire. Je me dis que si elle garde des choses en tête pendant des mois, ça veut dire que ça vaut la peine de les écrire. Et une fois que cette histoire est solide et qu’elle s’articule bien, j’écris. L’écriture est vraiment la fin d’un processus intellectuel. Après, il y avait évidemment tout le moment de réécriture, de correction et de relecture. Mais vraiment, ça commence d’abord par un très très long mélange intérieur, comme une lessive qui n’en finit pas. 

  • Face à votre lectorat, avez-vous des valeurs que vous souhaitez transmettre ou êtes-vous plutôt partisane d’une interprétation libre ? 

J’ai beaucoup de mal avec le fait de transmettre des valeurs. Je transmets une histoire. Puis, il y a ensuite le fait que chacun lit une histoire avec ses engagements, ses leçons d’éducation, ses principes. Quoiqu’on essaye de transmettre, ce ne sera jamais totalement réussi. Je ne crois pas qu’un lecteur soit un élève. Heureusement ! Ou alors, si on les considère ainsi, il faut arrêter et faire autre chose. Un lecteur n’est pas pas un élève donc le lecteur fait ce qu’il veut avec ces histoires. Après, il y a des livres qui ont changé sans doute ma façon de réfléchir, d’écrire et de percevoir le monde, c’est certain. Je ne pense pas que l’auteur se soit dit : « J’écris ça pour que les gens changent de vue sur le monde. » J’essaie juste de transmettre une bonne histoire. Si ça fait son chemin dans la tête des gens qui la lisent, ce sera déjà une très très grande victoire ! L’idée de la valeur reste très intéressante comme question.

  • Est-ce que vous avez des livres de chevet, des livres qui vous ont le plus inspirée et qui vous ont insufflé cette passion de la lecture et de l’écriture ? 

C’est une très bonne question ! Alors, tout dépend si l’on parle de mon adolescence ou de mon enfance. Quand j’étais vraiment petite, j’avais une passion pour les livres d’aventure, par exemple Vendredi ou la vie sauvage, Robinson Crusoe, Les Trois Mousquetaires. J’adorais ça, mais vraiment ! Et j’adorais qu’on me les raconte. Je pouvais les lire plusieurs fois. Et puis, je suis de la génération Harry Potter. Quand les premiers tomes sont sortis, j’avais le même âge que le personnage principal et il n’y avait pas les films. Il y a tout ce truc qui a emporté des millions d’enfants, cette folie Harry Potter que j’adorais vivre. Je devais faire un mélange entre livres d’aventure, Harry Potter et Stephen King. Mon livre de chevet et d’écriture est Écriture — Mémoire d’un métier de Stephen King qui est, je pense, une bible de lecture. Maintenant, en grandissant, si je dois citer trois livres, il y aurait Marguerite Yourcenar Alexis ou le traité du vain combat qui est son premier roman à être paru, Le Puits d’Iván Repila, paru il y a cinq ou six ans, qui est très bien et, sans doute, ce n’est pas un livre, mais un auteur qui s’appelle Mathieu Riboulet, publié chez Verdier, décédé en 2018. Tous ces livres que je relis très souvent m’amènent toujours à négocier avec mon écriture, c’est-à-dire à l’intensifier pour me dire à quel moment je quitte ma propre écriture pour faire comme quelqu’un d’autre, ce qui est un danger. Enfin, me dire comment je me nourris de l’écriture des autres. 

  • Dans le cadre de la crise sociale, politique et artistique, pensez-vous que l’art doit survivre, se défendre, être agressif ou rester dans une forme de résilience ?

C’est une excellente question. On pourrait passer des heures à réfléchir là-dessus. Mais, on note que dans l’histoire artistique, au moment des crises sociales qui sont évidemment des crises pour les arts et pour les différents domaines, c’est là qu’ont émergé aussi des formes ou des courants. Personnellement, je pense qu’écrire est un engagement en soi. Je n’ai pas à côté de ça d’engagement politique de l’écriture. Je pense que choisir de faire cela est déjà un acte très militant. Mon deuxième avis, c’est d’écrire des histoires, des romans. C’est comme faire de la peinture, de la photo, de la musique. Est-ce que c’est pour porter une parole sociale ? Toute histoire porte la parole sociale de ses personnages. Ce qui ne veut pas dire qu’on la porte dans la vie réelle. Et heureusement !

  • Quel avenir pour l’art ? 

Tant qu’il y aura des murs comme la grotte de Lascaux…est-ce qu’ils se posaient la question de leur avenir ?, je ne suis pas sûre d’une certaine façon qu’il faille se la poser. Je pense que se poser la question sur le devenir d’une œuvre ou des œuvres est la meilleure façon de ne plus faire d’art. Je crois. Aujourd’hui, on a quand même des lieux pour ça. Peut-être que la vraie question est : « quel avenir pour les refuges de l’art ou pour les lieux qui abritent les arts ? » Je suis d’accord. C’est une très bonne question mais je pense qu’elle est politique. Et je n’ai pas la réponse ! 

  • Quels sont les mots que vous voudriez adresser à votre lectorat ?

Peut-être d’ouvrir le plus possible leurs lectures même dans les domaines où ils ne pensent pas être intéressés. J’adore lire des romans mais de temps en temps aussi mettre le nez dans les essais, dans des bandes-dessinées, dans des romans graphiques, dans des polars…Le seul conseil que je donnerais : la curiosité du support et la curiosité du format. Et d’écouter des podcasts aussi ! Ça aide à engranger des histoires d’une autre manière. 

Propos recueillis par Pauline Khalifa (Lika)

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