C’est la fête sur fond de misère sociale au TNP

Liliom (la vie et la mort d’un vaurien) de l’austro-hongrois Ferenc Molnár se produit au Théâtre National Populaire de Villeurbanne du 9 au 21 mai 2016, sous la direction de Jean Bellorini pour nous faire participer à une fête foraine tragique !

Et si la vie était une fête foraine ?

© Pascal Victor
© Pascal Victor

Cette pièce nous retrace la descente aux enfers de Liliom, un bonimenteur talentueux qui travaille pour un manège. Ici, le manège n’est pas un carrousel mais une piste d’auto-tamponneuse sur quoi repose tout le décor avec d’un côté une pièce pour l’orchestre et une roulotte qui héberge Liliom et sa femme. La musique festive présente tout au long des sept tableaux qui nous sont proposés, les auto-tamponneuses et la grande roue en fond de scène nous rappellent l’univers de la fête foraine. Liliom se déroule dans un espace où les objets ont vocation à s’entrechoquer, tout comme les Hommes sur scène. Les policiers contre les brigands, Liliom contre la Muscat puis contre Julie… tout s’affronte et chaque lutte entraîne le Liliom « le vaurien » vers la déchéance. Mais cette descente aux enfers ne se fait pas sans joie ! Si la vie de Julie et Liliom n’est pas drôle puisqu’elle tombe enceinte alors qu’ils n’ont aucune ressource et que Liliom est viré et sans le sous, les moments de joie ou les moments clownesques sont récurrents. Le personnage de Dandy apporte une fraicheur et une malice rafraichissante qui font oublier à Liliom sa condition, mais cette euphorie avec son complice est aussi ce qui le mènera à la mort… La musique rythme la pièce et est presque toujours dynamique et joyeuse, la vie est faite de hauts et de bas mais il faut savoir en rire et relever la tête. Comme une fête foraine qui prend vie la nuit, les personnages s’animent, débordants de vie et d’énergie, jusqu’au moment où ils retombent dans leur marasme au moment où la fête foraine s’éteint, avant de changer de lieu et de s’éveiller ailleurs…

Une tragédie humoristique ?
Si le vocabulaire très châtié des femmes peut surprendre et susciter le rire chez les plus jeunes. Le rire provient surtout du décalage entre les acteurs et leur registre de langue. Ils semblent avoir du mal à communiquer les uns les autres et cela est le nœud de la tragédie qui se déroule sous nos yeux. Les personnages semblent être de jeunes adultes mais ils ont un langage et un comportement de gamins immatures, ce qui contraste avec le sérieux de l’histoire qui nous est racontée… Liliom perd son emploi, met enceinte sa femme, décide de voler et se suicide une fois sa tentative de vol échouée, puis se comporte comme un enfant devant le magistrat des cieux. Dirigé par ses passions, Liliom s’enfonce inexorablement vers la chute, tout le monde tente de l’aider mais chaque fois qu’il vacille et semble prêt à accepter de l’aide, sa passion, sa fureur et sa fierté reviennent et le plongent dans une crise encore plus violente que la précédente…maxresdefault (2) Pourtant les mimiques des uns et des autres, dont le visage peint en blanc rappelle les clowns, ne suscitent aucunement l’apitoiement mais bien le rire. À aucun moment, nous ne ressentons de la peine pour Julie, abandonnée enceinte par son mari, ni même pour Liliom qui se suicide. Chaque fois que l’on pourrait s’émouvoir, un nouvel élément surgit et nous fait sourire. La mort de Liliom est triste et la réaction noble de Julie est contrastée par l’attitude de son entourage qui lui dit que sa mort est plutôt une bonne chose. De même, lorsque les anges viennent chercher Liliom pour le mener vers son Jugement, ils se livrent à un numéro de ventriloquie absolument hilarant qui donnerait presque envie de mourir, rien que pour les rencontrer…

Du rire pour réfléchir ?

La force de la mise en scène de Jean Bellorini est de parvenir à nous emporter là où on ne l’attend pas. Tout passage terrible est désamorcé par le rire ou par une situation cocasse, que ce soit la violence sur la femme, le suicide ou le vol. Pourtant, le dernier tableau de la vie de Liliom est celui qui est le moins drôle. On rit de bon cœur pendant 1h30 avant d’être envouté par la poésie de cette pièce. Liliom, malgré son acte, se voit accorder une seconde chance de revenir sur Terre mais ne parvient pas à la saisir, il a alors le droit à une troisième chance, seize ans après, lui laissant le temps de méditer à la bonne action qu’il pourrait accomplir à son retour sur Terre. Il revient vers sa fille et sa femme et veut faire un cadeau à sa fille mais s’y prend maladroitement…

© Pascal Victor
© Pascal Victor

Cette scène nous est racontée par le narrateur de la pièce, qui lit également les didascalies introductives de chaque tableau, et ce sont Julien Bouanich et Clara Meyer, respectivement Liliom et Julie, qui interprètent tout l’entretien en off, car sur scène, pas de trace de leur fille, pas de jeu lié à leurs discours mais une réunion sans parole de Julie et Liliom. Ce retour sur Terre n’a pas permis à Liliom d’accomplir une bonne action auprès de sa fille ni de sa femme mais lui a permis de renouer avec celle qu’il aime et de repartir probablement plus serein. La sérénité passant pour lui par l’absence de mots, ne sachant pas manier les mots, chaque fois qu’il parle, il est maladroit et cela finit en violence… C’est finalement lorsqu’il reste muet qu’il devient le plus touchant et parvient réellement à communiquer ses sentiments à ses proches et au public. Cette scène finale qui pourrait être jouée comme un drame haut en couleur ou pathétique est ici livrée tout en retenue et poésie. L’action racontée n’est pas visible mais laisse place à une autre, Lilliom ne répare pas ses erreurs, comme on pourrait s’y attendre mais les amplifie et cette catastrophe recrée finalement un lien avec celle qu’il aimait. C’est là tout ce que cherchait Lilliom, le bonimenteur, vaurien et lâche, incapable d’exprimer ses sentiments, de se contrôler et d’être autre chose que ce qu’il est… un être imparfait !

Avec sa mise en scène décalée et humoristique, Jean Bellorini, évite l’écueil de la niaiserie et détourne les clichés du texte d’origine pour nous livrer une drôle de réflexion sur notre place dans le monde, notre rapport aux autres et surtout sur notre façon de communiquer avec les autres.

Jérémy Engler

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