Ceux que j’ai rencontrés ne m’ont peut-être pas vu : une pièce entre rire et drame

Au Théâtre de la Croix-Rousse le 21 et le 22 octobre est représenté Ceux que j’ai rencontrés ne m’ont peut-être pas vu. Ce spectacle, présenté en avant-première dans le cadre du Festival Sens Interdits, a été conçu et mis en scène par le Nimis groupe. Une pièce engagée à aller voir et revoir absolument !

Un théâtre politique de l’absurde

Dominique Houcmant/Goldo
©Dominique Houcmant/Goldo

Le Nimis groupe est parti enquêter sur les migrants et les politiques migratoires qui conditionnent leurs vies. La pièce se nourrit des témoignages de demandeurs d’asile qu’ils ont rencontrés. Ceux que j’ai rencontrés ne m’ont peut-être pas vu, c’est donc aussi l’histoire de ces comédiens amateurs inclus à la troupe qui viennent nous raconter leur parcours. Sur scène pas d’anonymes mais des « Christophe Bernard ». Tous les acteurs se nomment Christophe Bernard ou Bernard Christophe, c’est selon. Tous ont une histoire, un témoignage, une voix à faire entendre. Alors qu’elle est elle-même en train de le vivre, l’actrice nous raconte l’interminable chemin des procédures de demande d’asile, un cauchemar kafkaïen. Des interrogatoires pervers, une administration déshumanisée et déshumanisante. Tout un système qui fonctionne grâce aux migrants et qui a pour vocation de leur rendre la tâche toujours plus difficile pour s’intégrer.

Une bande son en anglais sous-titrée nous annonce dès le début que tout ne sera pas clair, que le spectateur risque d’être aussi perdu que les comédiens. En effet, on ne comprend pas cette inhumanité, et on ne comprend pas comment jusque-là on a pu passer à côté. Que disent les droits de l’homme ? Que chaque homme peut partir de son pays. Mais il n’est pas stipulé que les autres pays ont le devoir de l’accueillir. On se remet inévitablement en question. Quel est ce monde qu’on accepte et qui laisse ces gens mourir à nos frontières ? Le spectateur passe du rire à la gravité en un claquement de doigts. Parfois le rire est un rire triste ou de dégoût. Ils nous renvoient l’image de notre propre égoïsme et la confronte à la tragédie humaine que subissent les migrants.

Dominique Houcmant/Goldo
© Dominique Houcmant/Goldo

Quand les hommes deviennent des flux

La pièce est une mise en scène de fragments d’histoires allant du rêve de l’Europe au discours affligeant de Martin Schultz en passant par des interrogatoires et un dédale de procédures. L’Afrique est matérialisée par des corps inertes jonchant le sol, on assiste à une leçon sur les flux migratoires pendant que deux touristes se réjouissent de leur vue sur la méditerranée. Ce moment de la pièce résume en lui-même ce spectacle d’ironie grinçante entre ce rire dû à l’absurdité de la scène et la conscience que la réalité actuelle est cette même absurdité.

Ceux que j’ai rencontrés ne m’ont peut-être pas vu, c’est une rencontre, une invitation à s’ouvrir à l’autre, à accepter de voir ces personnes qui risquent tout dans l’espoir d’une vie meilleure, de les voir autrement que comme des « flux migratoires », de leur ouvrir les bras pour les aider. Un spectacle qui fait réfléchir et nous renvoie à notre devoir fondamental d’être humain, à ce qui fait que nous ne sommes pas des animaux : notre capacité à compatir et secourir l’autre. À l’image de ce médecin de Lampedusa, dont on entend l’enregistrement dans le spectacle qui se fait un devoir d’aller aider ces migrants naufragés depuis des années, et qui, avec le temps, reçoit de plus en plus de cadavres. Il témoigne de l’indifférence générale face à cette hécatombe, et des médias qui en parlent finalement très peu. L’art est ici politique, il nous enjoint à nous poser les vraies questions et à ne pas se détourner. C’est un rôle humanitaire et citoyen que jouent les acteurs. Le bord de scène à la fin de la représentation a montré à quel point ces questions touchent les gens, quels que soient leurs horizons. Les longs applaudissements ont salué la pièce et les témoignages des personnes présentes dans le public ont participé à l’émotion générale.

Une pièce réussie et qui atteint son objectif, on lui souhaite d’avoir du succès et de faire entendre ces voix encore et encore !

Anaïs Mottet

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