« Par ma chandelle verte », Ubu roi au TNP, c’est (pas) de la « merdre » !

Sous la direction de Christian Schiaretti, certains anciens pensionnaires de la troupe du Théâtre National Populaire de Villeurbanne qui participent à de nombreuses pièces de cette saison 2015/2016 notamment aux pièces du cycle du berceau de la langue, Le fils de Simon ou encore Électre, Bettencourt Boulevard ou encore Le Songe d’une nuit d’été, nous gratifient d’une fatrasie collective autour du personnage phare créé par Alfred Jarry, Ubu roi. Écrit à plusieurs, sous les conseils avisés de Pauline Noblecourt, auteur associée au TNP, Ce Ubu roi (ou presque) est dans un premier temps joué du 5 avril au 16 avril, puis repris du 26 au 29 avril avant de conclure la saison du 31 mai au 10 juin 2016.

Une fatrasie collective

Comme nous le disions, cette pièce est une « fatrasie collective », la fatrasie est une farce médiévale dans laquelle le sens cède au son. De nombreux néologismes prennent corps et des expressions inventées n’ont de sens que dans la bouche de certains personnages comme « palotins » pour désigner les exécutants d’Ubu par exemple. Ces sonorités prennent d’ailleurs une plus grande importance lors des chansons puisque le texte est entrecoupé de plusieurs chansons humoristiques très entraînantes nous faisant passer un excellent moment et qui réussissent à immerger le public dans cet univers. Ces courtes chansons sont composées de onze vers dont les six premiers font cinq pieds tandis que les cinq derniers en font sept.
Si Alfred Jarry a écrit sa pièce en français exclusivement – malgré les néologismes – Pauline Noblecourt et les comédiens se sont amusés à rajouter du texte en polonais pour renforcer l’incompréhension entre Ubu et son peuple ou en russe lorsque ces derniers fêtent leur victoire. Si le texte est traduit en français pour qu’on comprenne, plus on avance dans ce dialogue, moins la traduction est nécessaire car le jeu des comédiens nous laisse clairement entendre le sens de leurs propos. Ainsi la fatrasie est réussie puisqu’elle mélange plusieurs langues que nous arrivons à déchiffrer même sans les connaître et surtout ces passages suscitent le rire.

Prenez garde aux « palotins » et à la « gidouille » d’Ubu !

©Michel Cavalca
©Michel Cavalca

Au départ, en écrivant cette pièce, Alfred Jarry voulait se moquer de son professeur M. Hébert et s’amuser avec ses amis. Force est de constater qu’ici la caricature du professeur a disparu pour laisser place au personnage d’Ubu considéré comme une entité à part entière. Au fil des années, Ubu est devenu la figure représentative des vices des hommes : l’avidité, la soif de pouvoir, la lâcheté, la cruauté… Ubu, devenu roi après son attentat passe de mari un peu idiot manipulé par sa femme à tyran excessif, aveugle et abusif, révélant ainsi les dérives du pouvoir. Cette farce grotesque, sans en avoir l’air, devient le miroir du plus mauvais côté de notre société individualiste. Avec Ubu roi (ou presque) le théâtre rempli sa mission de divertissement politique tout en nous questionnant sur le monde qui nous entoure. Ici tout est léger et burlesque mais est symptomatique d’une société en perte de repères.
Cette pièce regroupe tous les vices humains et est incroyablement politisée puisque nous assistons à des coups d’états, des complots, des mutineries, des châtiments corporels, et une guerre. Ubu et sa « gidouille » – ce ventre proéminant qui dévore tout dont le capitaine Bordure et qui dans cette mise en scène sert de poche à objets qu’Ubu sort à sa convenance – rappellent Rabelais et ses personnages gloutons et viciés. Les « palotins » sont les exécutants d’Ubu et trahiront tout le monde à tour de rôle. Ils trahiront leur roi en s’associant à Ubu dans son coup d’état, trahiront leur chef, le capitaine Bordure, qui complotait contre Ubu, l’un d’entre eux, amoureux de Mère Ubu, la femme de Père Ubu, partira avec elle et la fortune du royaume alors qu’Ubu part en guerre. Enfin, les deux derniers « palotins » abandonneront Ubu avant de revenir le sauver ensuite. Si les « palotins » ont une chanson à leur nom, c’est bien pour nous faire comprendre l’importance capitale qu’ils jouent dans le déroulement de l’intrigue. Leurs vices sont les mêmes que ceux de leur maître et ils n’hésitent pas à retourner leur veste quand le vent tourne, renforçant le sentiment individualiste de la société dans laquelle eux et nous vivons…
Comme pour respecter l’histoire de la création de la pièce, on sent que les comédiens s’éclatent à faire du n’importe quoi maîtrisé. Tout leur jeu est dans l’excès que ce soit dans les minauderies des personnages royaux, dans les mimes scatologiques, dans la prononciation de certaines syllabes par la reine ou le zozotement de Bordure une fois qu’il se fait tirer la langue. Les danses, les combats et certains déplacements sont particulièrement ridicules, décrédibilisant chaque personnage et faisant mourir de rire le public.

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Une scénographie de « merdre »

La scénographe Fanny Gamet a réalisé un travail incroyable pour transcrire le monde farcesque, scatologique et caricatural de Jarry. Quand Jarry présente sa pièce lors de la première représentation en 1896, il explique que l’intrigue se déroule en Pologne c’est-à-dire nulle part. Pour lui la Pologne ici présentée est un pays totalement fantasmé et fantasmagorique. C’est d’ailleurs pour cette raison que la scène est équipée de panneaux directionnels qui indiquent « nulle part », « ailleurs » etc.
Les décors réalisés aux ateliers du TNP ne font clairement référence à aucun pays sinon la Russie avec le portrait de Gérard Depardieu en commandant russe caché dans les décors pour les plus attentifs, mais cela relève plus du clin d’œil que d’une volonté de situer géographiquement la pièce.
Fanny Gamet a donc créé un espace qui donne une impression de papier mâché, de décor friable, comme si ce monde ne reposait que sur le personnage Ubu. Ce monde ne semble exister que parce qu’Ubu est présent. Lui seul semble capable de prendre une lunette de WC pour se la placer derrière la tête comme une auréole pour se donner un caractère divin. Le décor muni d’un toboggan et de multiples cachettes (frigo, armoire, rochers…) desquelles sortent les personnages renvoient à l’univers enfantin comme l’était cette pièce faite par et pour des lycéens… Le sol est jonché de « merdre » au sens propre mais figuré également, avec tout un tas d’ustensiles usagers. Cette « merdre » toujours présente revient de manière très récurrente dans les propos des personnages et devient même accessoire de jeu, ce qui pourrait en dérouter certains. La scénographie façon papier mâché et « merdique » nous plonge également dans l’univers d’une déchetterie, rappelant un peu l’univers des Entrechats pour ceux qui connaissent ce dessin animé où des chats vivaient dans une décharge et faisaient la loi partout tout en restant particulièrement ridicules.

Tout ici est à prendre au deuxième, troisième, voire millième degré. Tout est bouffonnerie, farce, humour et jeu. Si vous voulez vous divertir avec une pièce légère parfois potache mais efficace, nous vous invitons à vous rendre au TNP pour sortir de la routine quotidienne et découvrir un monde « ubuesque », délirant et haut en couleurs !

Jérémy Engler

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