Le Charnier des noms de Valère Novarina

Une voix balbutiante dans le noir

Le rideau se lève sur les couloirs désordonnés du TNP. À gauche, trois premières marches visibles d’un escalier ne mènent nulle part. Non loin de l’escalier, un apprenti critique balbutie des excuses à une ouvreuse : l’alphabet qui lui permettrait pourtant d’atteindre le tant convoité et idéalement placé siège F-6 lui fait défaut. Un comble pour qui prétend plonger dans le trou qui sert d’annuaire des personnages à Valère Novarina. Entre un couple de retraités dont l’époux loquace, bien décidé à passer à table, c’est-à-dire à briser la glace comme on casse la croute : « Vous connaissez le bonhomme ? ». L’apprenti critique, bon public, avoue sans orgueil sa récidiviste ignorance. « C’est un vieux monsieur qui doit avoir dans les quatre-vingt-cinq ans, l’informe le connaisseur. Nous sommes déjà venus pour lui l’an dernier pour une mise en scène Une Saison au Congo. Cela fait vingt ans que nous venons ici. » L’apprenti critique hoche admirativement sa grosse tête d’enfant alourdie par des yeux trop gonflés. Il ne découvrira la vérité que le lendemain, bien des heures après la représentation, une fois ses menues recherches effectuées. Il se dira plus tard que cette place ne lui a pas été attribuée fortuitement tant son appellation lui confère de potentiel narratif. Pour l’heure, le silence est absolu.

« On entend un chien japper : soit de l’alcôve dont personne ne soupçonne encore l’existence, soit du fond d’un cagibi contigu. […] Vagues canonnades au lointain. Le chien à nouveau. […] L’atmosphère devient lourde. Le quatrième mur n’est pas là. Au plafond pend un lustre, éteint. Le plancher est en pente de deux pour cent. Une voix invisible, dans le noir, annonce avec un très léger nasillement tarin des informations contradictoires. Silence tendu. Nouveau silence. Lorsque la voix se tait : nul ne l’entend plus. Soudaine lumière. Fuyons ! » Le Vivier des noms

© D.R. ( boulieu-annecy.com)
© D.R. ( bonlieu-annecy.com)

L’ossuaire des sobriquets

Sur scène des peintures tapissent le sol à la manière d’un damier. Elles sont de tailles égales, noires et rouges sur fond blanc, rappelant ainsi un jeu de cartes. Elles figurent d’étranges créatures dans un tracé primitif proche des fresques paléolithiques de la grotte de Lascaux. Quelques unes se tiennent debout côté jardin, reconstituant une sorte de labyrinthe digne de la Reine de Cœur de Lewis Carroll. Au milieu un chien sculpté, brun, la truffe rose. Claire Sermonne, dans le rôle de L’Historienne, est à elle seule une Pietà de la renaissance italienne qui restera longtemps gravée sur l’orifice optique des spectateurs. Il s’agit du rôle central de la pièce puisque c’est à elle que revient la charge souveraine d’invoquer les 5 000 personnages du Vivier des noms.

En fait de vivier, Valère Novarina nous invite dans une marche funèbre à laquelle il semble avoir convié toutes les ébauches de personnages sacrifiées sur l’autel de la création. On trouve de tout dans ce cortège bigarré : des individualistes et des communautaires, des alter-nombrilistes, des déçus du laxisme ou encore des chercheurs de nuisances, tous prêts à vous conter leurs rites funéraires, traditions culinaires et autres opinions politiques. On apprendra ainsi que certains mangent de tout, sauf des licornes, tandis que d’autres se nourrissent exclusivement de légumes, dont le raton laveur.

L’Historienne passe devant un rang de spectateurs attentifs, l’index dressé comme au moment de choisir ses coéquipiers pour un jeu de balle à la récrée, l’air de promener son regard sur les noms gravés d’une haie de pierres tombales. Novarina prend un malin plaisir à tuer ses personnages, la femme de ménage nettoie derrière eux avec son seau rouge. Attention, ne vous méprenez pas : arracher au temps ces embryons est pour lui une manière de nous les offrir, de les faire exister en dehors de sa temporalité finie d’auteur. S’agit-il d’une invitation à rebaptiser L’Homme à-qui-il-n’est-rien-arrivé, L’Homme Sans Histoire ? Personne ne répond.

F-6 : le Farceur Sextuagénaire

Contrairement à ce que prétendait notre nouvel quoi qu’âgé ami L’Époux Loquace, le « bonhomme », né en 1947, s’avère être sexagénaire farceur, comme l’avait prophétisé la désormais fameuse place F-6 qu’occupait notre critique. Il est vrai que l’on rit beaucoup dans cette pièce en apprenant que la mort et la vie s’obtiennent par des trous, des trous de balles pour la première, le reste, je vous laisse le deviner.

« LE COUREUR DE HOP. – C’est l’homme de urien, homme de latrin, le hôm de l’Uslin Culmin. Quand il parle, les balles lui répondent. S’il se tait, les balles se taisent. Il parle : les balles le loupent. » Le Vivier des noms, p.12

« LE RECTEUR LATENT. – Enfants mal faits, vous êtes mal faits car vos parents vous ont faits par-derrière ! […]

L’AVALEUR ILLICO. – Enfants d’derrière, enfants de d’vant, mourez pendant que vous êtes encore vivants ! » Le Vivier des noms, p.16

Oui, chez Novarina comme chez Rabelais, tout est question de trous, dont les plus importants de tous : les yeux, qui doivent rester bien attentifs aux mains qui parlent. Après tout, nous n’entrons ni ne sortons d’un homme par le trou que l’on croit, sinon par la bouche, c’est-à-dire dans le verbe.

Un projet de longue haleine : « L’âge légal de la mort a été reculé de trois ans. »

Pour mieux comprendre l’origine et la qualité de cette pièce, il faut remonter loin, en 1991 plus précisément, car ce beau projet ne date pas d’hier, comme en témoigne cet extrait de Pendant la matière (p.163.) : « Dessiner par accès, chanter par poussée, écrire dans le temps, pratiquer le dessin comme une écriture publique, peindre sans fin, chanter des hiéroglyphes, des figures humaines réduites à quelques syllabes et traits, dresser la liste de tous les noms, parler latin, appeler 2587 personnages parlants, traverser toutes les formes. […] Je quitte ma langue, je passe aux actes, je chante tout, j’émets sans cesse des figures humaines, […] jusqu’à ce que la chose parte toute seule, sans intention, continue toute seule, jusqu’à ce que ce ne soit plus moi qui dessine, écrive, parle, peigne. »

© PHOTO AFP / ANNE-CHRISTINE POUJOULAT
© PHOTO AFP / ANNE-CHRISTINE POUJOULAT

La puissance de l’œuvre provient d’abord de la force de ses images auditives, propulsées de la bouche des acteurs jusqu’aux oreilles du public, et inversement. Un homme traverse la scène sur son radeau à roulettes, un autre ne supporte plus une description et décide paradoxalement de se cacher derrière un élément du décor. Pour Valère Novarina, le sifflement strident de l’électrocardiogramme plat est un « ouiiii » long de plusieurs kilomètres. La véritable ingéniosité de la pièce vient cependant que chaque acteur occupe son propre rôle principal et excelle dans sa partie. Les spectateurs qui auront la chance d’assister aux représentations des 15 et 16 novembre au TNP prendront à n’en pas douter beaucoup de plaisir à écouter Dominique Parent dans le rôle du Grand Communicateur, occupé à débiter quatre pages du programme télévisé, une serpillère en guise de perruque pour symboliser le lavage de cerveaux médiatique. Enfin, on appréciera surtout l’actualité des thèmes abordés et leur traitement inattendu, avec un Manuel Le Lièvre dans le rôle d’un fervent lecteur des études de genre, prônant l’usage du « U pacificateur et réunificateur » afin de mieux nous délivrer des marques du genre dans le langage, quitte à réciter la fable du corbeau et du renard en remplaçant toutes les voyelles par des U. S’il ne fallait retenir qu’une réplique de ces deux heures et quarante minutes de représentation, il s’agirait de celle-ci : « Nous avons considérablement enrichi notre langue en simplicité. »

Céleste Chevrier Millet

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *