Les clips de « l’État Islamique » font ils partie du septième art ?

Jean-Louis Comolli est un cinéaste : il a réalisé son premier documentaire en 1968 Les Deux Marseillais, et son premier film de fiction en 1974 : La Cecilia. S’ensuivent plus de quarante documentaires et quelques fictions. Il a également publié plusieurs ouvrages sur le thème du cinéma.

L’imparable regard d’un cinéphile

© Marion Siefert / Radio France
© Marion Siefert / Radio France

Patrick Boucheron et Mathieu Riboulet dans Prendre dates décrivent avec justesse leur état d’esprit avant et après les attentats de janvier 2015. Ce livre posait les choses et nous interpellait sur le devoir de mémoire : écrire pour acter les faits et ne jamais oublier l’impensable. Ayant lu le livre de ce duo à quatre mains, nous avons publié un article pour contribuer à « prendre dates ».

Alors pourquoi reparler de ces auteurs ? Par ce que Jean-Louis Comolli débute son essai par cette référence, mais son indignation se situe sur un tout autre registre que Patrick Boucheron et Mathieu Riboulet. Pour ces derniers, l’urgence est de prendre conscience des actes et, pour Jean-Louis Comolli, c’est de comprendre l’extravagance de « l’état Islamique », toujours dénommé par nos hommes politiques Daech en raison d’un « État » non reconnu, à filmer et diffuser immédiatement l’atrocité de leurs méfaits. Comme le précise l’auteur « il pourrait sembler secondaire de s’interroger sur les clips de Daech » mais en fait l’urgence d’en parler est une priorité pour tous les cinéphiles ou simples spectateurs de la planète ! Les kamikazes de Daech arriment sur leur ventre ou ailleurs, une caméra filmant leurs « boucheries » et destinent ces images aux yeux du monde entier. Ces films sont courts, montés sous forme de clips, mixés et « habillés de génériques, musiques et cartons » et immédiatement mis en ligne ou transmis sur des chaînes de télévisions arabophones. Lorsque ces clips produits par Al-Hayat Media Center, autrement dit Daech, arrivent dans notre espace visuel européen, la censure se met en place : au moment fatal, l’instant insoutenable, un bandeau noir apparaît … Le spectateur vient d’échapper au pire !

Jean-Louis Comolli nous propose d’essayer « de comprendre cette extravagance et ce qui, en elle, porte atteinte à la beauté comme à la dignité du geste cinématographique ». Dans notre société actuelle, l’homme en quête perpétuelle de sensationnel est à l’affût de tout, donc tout devient « montrable et visible ». Mais, pour notre auteur, l’analyse va au-delà du « cadrer + enregistrer + montrer » des clips de Daech. Il décortique pour nous, cinéphiles ou simples spectateurs l’alliance entre le cinéma et la mort : « le spectacle » au service d’une propagande horrifiante !

Jean-Louis Comolli en véritable amoureux du septième art, étant lui-même cinéaste, se questionne sur cette alliance contre nature entre le cinéma et la mort. Il éprouve une profonde blessure de l’usage malfaisant, voire criminel, qu’en font les bras armés de Daech. Dans leurs films, ils utilisent tous les moyens mis à leurs dispositions grâce au cinéma hollywoodien comme les effets spéciaux, la mise en scène digne des films de fiction ou d’action, une musique appropriée et surtout le hors champ. Ce dernier sert à capter et enfermer le spectateur dans une vision unique, une sorte de totalitarisme visuel, plus rien d’autre ne doit exister autour. Par ce procédé l’être humain est pris au piège du jeu de la fascination de l’insoutenable, il devient l’otage de leur cinéma à consonance hollywoodienne. Nous nous retrouvons ainsi les yeux rivés sur notre écran, la pensée s’hypnotise, s’anéantît et nous fusionnons complétement avec le champ imposé par les clips de Daech. L’organisation bénéficie d’une aisance naturelle à la compréhension des codes actuels de la jeunesse en mal de vivre et arrive, grâce à leur propagande, à les enrôler ! Ce qui leur permet, par ailleurs, à se maintenir au fait des nouveautés grâce à leurs recrues. La mondialisation essuie une fois de plus un revers des plus douloureux et les occidentaux le payent très chers …

En principe le cinéma est un lieu de détente, chacun vient chercher librement le plaisir de voir la diffusion d’un film quel qu’il soit et ce qui est visionné n’est qu’artifice : les clips de Daech sont la réalité, la vraie vie et la vraie mort : une sorte de « Battle royale » ! Ce fameux film où des jeunes doivent s’entretuer pour rester en vie ; un sacré paradoxe ! Quant aux nouvelles recrues totalement dans le déni de l’énormité de leurs actes, elles se retrouvent enfermées dans un film du genre « Labyrinthe » pour finir en machine à tuer du genre « Terminator ». Il semble normal qu’aux vues de ces comparaisons, nous soyons en totale communion avec Jean-Louis Comolli : les clips de Daech « portent atteinte à la beauté comme à la dignité du geste cinématographique ».

Mensonge et dignité

Devant ces visions d’horreur, notre pensée n’est plus apte à raisonner mais essayons de réfléchir un peu de façon sensée. La propagande de ces clips est un combat contre la mondialisation et son industrialisation, mais aussi contre la culture sous toutes ses formes et ses libertés. Seulement, elle est justement possible à cause de toutes les raisons combattues : Daech est une véritable entreprise avec une seule loi, un seul chef et bénéficie de moyens cinématographiques considérables, dignes de la Warner et autres sociétés de productions hollywoodiennes. La censure imposée à ces clips est ridicule : masquer les images au moment crucial est pire car elle nous prend en otage : deviner l’insupportable devient insoutenable ! Nous entrons dans le domaine du « ne pas savoir » mais si nous ne voulons pas savoir, il suffit juste de ne pas regarder les vidéos djihadistes… La curiosité cultive les sensations fortes mais n’oublions pas, nous sommes dans la vraie vie et la vraie mort mais les occidentaux aiment la téléréalité !

Jean-Louis Comolli nous parle des spectateurs du cinématographe Lumière et de son cinéma qui fait état de la victoire de la vie sur la mort ; les vidéos de Daech inversent totalement le processus et la dignité du cinéma et de ceux qui sont filmés s’en trouve entachée. La dignité n’existe plus quand le macabre touche de trop près le non-respect de la beauté du geste cinématographique. Elle ne peut pas non plus vivre lorsque le visionnage devient « une sorte de partenariat avec le spectateur ».

Une sacrée analyse

Comme une urgence Jean-Louis Comolli éprouve le besoin d’analyser, décortiquer les clips de « l’État Islamique » comme une réponse aux nombreuses vidéos diffusés suite aux attentats de janvier 2015. Son essai est ponctué de nombreuses références cinématographiques comme Rossellini, Pasolini, Hitchcock, Lubitsch, Buñuel… et littéraires comme André Bazin, Georges Bataille, Hans Magnus Enzensberger, Sigmund Freud… et les amoureux de Quentin Tarantino apprécieront le chapitre consacré à son cinéma. L’auteur nous gratifie de courts articles en annexe, d’un index des films, ouvrages et articles cités démontrant le travail recherché de ses réflexions ainsi que l’urgence à écrire sur l’alliance du cinéma et de la mort. Il se sert de sa passion pour le cinéma et nous invite à pénétrer l’univers de ses pensées afin d’exhorter le lecteur à s’interroger sur « ce cinéma » où « la guerre des images n’est plus une guerre de « contenus », mais de formes » en quelque sorte une véritable dictature du formatage. Beaucoup de choses restent encore à dire comme le fait de brandir la religion musulmane alors que le but ultime, inavoué, est d’obtenir la puissance suprême.

Jean-Louis Comolli nous offre un essai captivant et même si des désaccords peuvent subsister, il n’en reste pas moins un ouvrage valeureux, digne et enrichissant. L’éclat de son verbe ravira les fervents défenseurs de la langue française et les philosophes contemporains le verront peut-être comme un des leurs.

Françoise Engler

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