Cloud atlas – le cloud de cœur de Jordan

Cloud Atlas est un film réalisé par les sœurs Wachwoski (Lana et Lilly ; à l’époque frère et sœur Andrew et Lana Wachowski) et Tom Tykwer, sorti en 2012 et adapté du roman éponyme (traduit en français sous le titre Cartographie des nuages) de David Mitchell. Le film se veut, comme le roman, être un film de tous genres.

En effet, le matériau de base est un roman constitué de six histoires, six romans a priori autonomes, qui se déroulent dans six époques différentes, avec six sous-genres. Ce qui globalement donne au lecteur l’occasion de feuilleter un journal intime d’un américain au XIXe siècle en voyage dans l’archipel maori, le roman épistolaire d’un compositeur anglais renié par son père dans les années 1930, un polar dans la Californie des années 1970, une autobiographie d’un éditeur contemporain sans succès qui se retrouve enfermé dans une maison de retraite, une dystopie dans une Corée éloignée de nous d’environ un siècle et demi où des êtres humains artificiels sont créés et programmés pour servir l’humanité, et un roman post-apocalyptique où un humain d’une tribu primitive fuit ses démons à l’aspect très littéral.

Et il est aussi difficile de faire tenir ces six histoires dans un seul film que de comprendre cette dernière phrase d’une seule traite.

Pourtant, le défi a été relevé, et avec brio.

© Jay Maidment / Warner Bros.
© Jay Maidment / Warner Bros.

De la matriochka au patchwork

La réussite de ce film est intimement liée à sa structure ; s’il y a six récits, il faut réussir à n’y voir qu’une seule histoire. Le livre a recours à l’enchâssement des romans : l’histoire post-apocalyptique est entre le début et la fin du récit dystopique (à comprendre comme un monde où s’applique l’exact inverse de l’idéal politique), lui-même entre le début du récit contemporain et ainsi de suite. Cette structure ne peut pas être reprise par le film ; ce serait la garantie d’oublier les premières époques, en tout cas, dans ses détails les plus intéressants. Cloud Atlas évite cet écueil : les époques s’enchaînent, souvent sans respecter l’ordre chronologique, au moment où le lien logique permet un enchaînement fluide entre deux situations. Cela peut se faire par l’analogie de deux situations, par l’arrangement musical qui relie deux époques, par la similarité de deux cadres qui vont s’enchaîner, ou par un sentiment de déjà-vu… Tout est fait pour éviter toute rupture dans la narration, et le spectateur, s’il accepte d’être attentif au film, ne se perd jamais dans l’abondance des intrigues.

Cependant, l’architecture – ou plutôt – le montage de Cloud Atlas n’est qu’un bout de ce véritable fil(m) d’Ariane. L’unicité de l’œuvre se retrouve en effet partout, transformant le long métrage en un véritable chef-d’œuvre. En outre, les réalisateurs ont pris le parti de n’avoir qu’une dizaine d’acteurs principaux (dont Halle Berry, Ben Whishaw, Tom Hanks, où l’acteur pour antagonistes préféré des Wachowski : Hugo Weaving) qui jouent chacun un rôle dans plusieurs époques (voire toutes). Cette cohérence se retrouve dans quelques autres détails, extérieurs à l’histoire proprement dite – les musiques sont principalement des variations du thème principal, utilisées dans toutes les époques – ou dans la narration elle-même (notamment avec l’ajout d’une tâche de naissance en étoile filante sur un protagoniste de chaque époque). Cette cohérence dans ce fourmillement de détails donne sa force au film, qui peut être alors interprété de dizaines de façons différentes.

La mort du destin

afficheL’exploit technique qu’est Cloud atlas devrait être une raison suffisante de le voir si on est cinéphile ; mais la technique ne fait pas tout, et heureusement ce film ne se cantonne pas au statut d’exercice de style. De multiples interprétations de son propos peuvent être faites, grâce au grand nombre de thématiques qui sont abordées. Parmi celles-ci, on peut mentionner celle de la quête d’identité, notion chère aux yeux des sœurs Wachowski : un couple impossible dans les années 1930 pourra se reformer en 2012, une esclave peut devenir prophète, un homme devenir femme et une femme devenir homme… L’identité devient une chose qui échappe au destin pour revenir dans les mains de l’homme.

D’ailleurs, la notion de destin est balayée par deux autres termes : les liens et les conventions. Le déterminisme meurt dans ce film, et au final, les six histoires peuvent être comprises en un seul message : nous sommes ce que nous acceptons d’être. Certes, il y aura toujours quelqu’un qui attendra quelque chose de nous, que ce soit des proches ou la société dans laquelle nous vivons. Mais il n’y a aucune fatalité : tout est un jeu de conventions ; rien n’est définitif, et une règle qui semble inaliénable peut voler en éclat quelques années plus tard. Il existera toujours, si on le veut, un endroit ou une époque où nous serons ce que nous voudrons.

Une cartographie des nuages parmi tant d’autres

Alors il faut voir ce film. D’abord parce que sur deux heures quarante, il n’y a pas une seconde de pellicule gâchée : chaque seconde a son intérêt, chaque détail peut servir de piste interprétative, et chaque visionnage permet de renouveler l’intérêt de l’œuvre.

Il faut voir ce film parce qu’il existe forcément une partie qui vous parlera : l’action/science-fiction vous amènera à un moment de comédie bien anglaise avant de vous faire pleurer le sort d’une personne condamnée par le jeu des conventions sociales.

Il faut voir ce film parce qu’il est ce qu’une adaptation devrait être : un complément respectueux de son œuvre d’origine. Et même s’il y a des aspects de l’œuvre originale qui manquent à son adaptation, ce n’est jamais sans raison. Et jamais ce film ne prétend se substituer à l’œuvre originale. Il n’est lui-même qu’un point de vue de ce qu’il a évoqué aux réalisateurs, il n’est qu’un point de vue parmi des millions d’autres, il n’est qu’un ensemble de choix qui vous demandera de choisir vous-même ce que vous voulez voir, devenir et comprendre.

Il n’est qu’une cartographie d’éléments perpétuellement en mouvement que chacun se doit de réaliser.

Jordan Decorbez

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