Au coeur de Londres sous l’ère victorienne pour l’histoire d’Un singulier garçon

Kate Summerscale, romancière britannique vivant à Londres, se passionne pour les crimes qui ont eu lieu à l’époque victorienne. Dès son premier roman L’Affaire de Road Hill House (2009), l’écrivaine plongeait son lecteur dans l’histoire d’un meurtre abominable ayant secoué toute l’Angleterre : celui de Saville Kent, petit garçon de cinq ans, tué par l’un des siens. Dans le roman Un singulier garçon (édité chez Christian Bourgois en 2016), on retrouve l’époque victorienne à ceci près que le petit garçon n’est plus la victime mais bel et bien le bourreau. On suit alors le parcours de Robert Coombes, depuis ses treize ans – âge où il a assassiné sa mère – à sa mort. Afin d’approfondir la généalogie de ce matricide, vous pourrez rencontrer Kate Summerscale à trois reprises lors du festival des Assises Internationales du Roman : le 30 mai 2017 à la bibliothèque Louis Aragon (Firminy) à 17h et le 31 mai 2017 à la bibliothèque du Point du jour (Lyon 5ème) mais également lors de la table ronde qui aura lieu le même jour à 19h aux Subsistances.

Roman policier ou roman réaliste ?

Première de couvertureTout commence par une histoire vraie, par un fait divers. Robert Coombes, treize ans, vivant au 35 Cave Road, à Plaistow – quartier pauvre de Londres au milieu des docks qui retentit du bruit des machines et sent le goudron, les explosifs, les carcasses de viande et la poix – tue sa mère alors qu’elle est couchée dans son lit, avec un couteau, un jour de juillet 1895. Le petit frère de Robert, Nathaniel, n’assiste pas au meurtre, il est dans la chambre à côté. Le roman s’attache à nous détailler minutieusement toutes les étapes du meurtre en lui-même durant procès. Rien ne nous est épargné, on se rappelle en premier lieu de la description du corps en putréfaction grouillant d’asticots et de mouches de la mère de Robert, Emily Coombes. C’est d’ailleurs la puanteur déclenchée par le corps en décomposition qui alerte les voisins et la police. Ensuite, nous assistons à tous les témoignages des personnes venues à la barre lors du procès. L’écrivaine explique également longuement comment Robert s’est procuré l’arme du crime ainsi que la manière dont il a occupé ses journées avant que son crime ne soit découvert.

Cette histoire est surtout l’occasion pour l’auteure de nous faire découvrir la machine judiciaire anglaise et le quatrième pouvoir : la presse. Le roman est en effet émaillé d’extraits de journaux, galvanisés par « le crime le plus épouvantable du siècle » ou « la tragédie de Plaistow« . La presse ne cesse de manipuler l’opinion comme en témoignent les deux visions radicalement opposées du verdict : si le Lancet approuve le verdict et le placement de Robert dans l’asile de Broadmoor, au contraire le Spectator trouve que le jeune homme méritait la pendaison. Ces nombreux extraits de jounaux, les détails sur le procès, sur le quartier des deux jeunes garçons est le fruit d’un travail minutieux de la part de l’auteure qui a fouillé dans les archives et qui s’est rendue sur les lieux.

Finalement, le lecteur n’a que très peu d’éléments sur le crime en tant que tel. D’ailleurs on ne connaît jamais vraiment le mobile, et beaucoup d’interrogations subsistent. Robert semble avoir tué sa mère parce qu’elle avait frappé son petit frère. Les deux garçons auraient convenu d’un signal : quand Nattie de l’autre côté du mur tousserait deux fois, Robert tuerait leur mère. Nattie réfute cette affirmation lors du procès. Qui croire ? Robert a-t-il tué sa mère sur « un coup de tête » ? Est-il névrosé ?

Expliquer le crime

Le but du roman de Kate Summerscale est plus probablement d’interroger le lecteur et de distiller çà et là sans jamais rien imposer des éléments qui ont pu conduire le jeune Robert à assassiner sa mère. Tout d’abord, on peut évoquer la situation familiale. Emily Coombes est souvent seule pour s’occuper de ses enfants, son mari étant souvent absent à cause de sa fonction de chef steward sur des paquebots transportant du bétail entre l’Angleterre et les États-Unis. De plus, la jeune femme semble avoir une double facette d’après les témoignages entendus lors du procès, elle peut tout passer à ses enfants comme les battre violemment, leur lancer des couteaux, proférer des menaces de mort. Le jeune Robert a d’ailleurs essayé de fuguer pour fuir la pesanteur du contexte familial. Ensuite, lors du procès, les lectures du jeune Robert Coombes sont largement mises en cause. Celui-ci est friand de penny dreadfuls ou penny bloods qui sont des romans à faible coût parlant d’aventures et de personnages peu scrupuleux. Enfin, le lieu très industrialisé et très pauvre dans lequel vit Robert aurait pu avoir une mauvaise influence.

© D.R.
© D.R.

Le portrait d’un homme

Mais n’oublions pas le personnage principal du roman : Robert Coombes. Au fil du roman, on apprend à connaître cet homme, et notre vision évolue en tournant les pages, passant ainsi du dégoût, de l’aversion, à la pitié, puis à l’admiration. En effet, l’attitude de Robert après le meurtre de sa mère est déconcertante, celui-ci fait comme s’il ne s’était rien passé et poursuit son existence, il se rend notamment à un tournoi de cricket, joue aux cartes avec son frère. Attitude à nouveau étrange lors du procès, om Robert semble soit indifférent, dépourvu de la moindre émotion soit désinvolte voire espiègle, avec son petit sourire en coin. Puis, c’est la pitié qui envahit le lecteur lorsque celui-ci est interné dans l’asile Broadmoor – asile où l’on sort une fois que la reine l’a décidé. Pourtant, cet asile d’une modernité incroyable pour l’époque (le personnel n’utilise ni violence, ni camisole de force…), redonne un second souffle à la vie de Robert. Il y retrouve une vie saine, structurée et travaille dans un atelier de confection. À sa sortie de Broadmoor, Robert s’engage dans l’Armée du Salut puis rejoint son frère en Australie, à Sydney. Lorsque la guerre de 1914-1918 éclate, il se porte volontaire et se retrouve brancardier dans les Dardannelles. Il agit alors en héros et sauve de nombreux soldats. Il est décoré à l’issue du conflit. Enfin, il mène une vie paisible en Australie et devient le père de substitution d’Harry, un jeune homme maltraité par son beau-père. Harry, interrogé par Kate Summerscale, lui avoue que Robert l’a beaucoup aidé et s’est comporté comme un père pour lui. Le lecteur se demande alors si Robert n’a pas vu en Harry une sorte de double, qu’il aurait voulu sauver et empêcher de faire une grosse bêtise. À la fin de roman, on prend conscience que l’enfance est déterminante pour la vie d’un adulte mais que tout n’est pas non plus scellé. Un enfant criminel peut devenir un homme bon voire un héros. Ce retournement de situation pose donc une vraie question sur l’homme, sur sa capacité à évoluer, à changer. Rien n’est irrémédiable.

Si le roman de Kate Summerscale comporte quelques longueurs – on s’ennuie un peu des nombreux détails sur les personnages secondaires rencontrés par Robert au cours de sa vie – il n’en demeure pas moins une formidable chronique sur Londres sous l’ère victorienne. La manière dont fonctionne l’asile de Broadmoor ou les informations sur l’École ou les lois concernant les enfants sont précieuses et pertinentes. En outre, le personnage de Robert est romanesque à souhait et son parcours nous étonne et nous fascine.

 

Mel Teapot

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