Comment fait-on de l’estampe pour une BD ? Explications de Camille Moulin-Dupré

Après avoir découvert notre critique du Voleur d’estampes, et l’univers de Camille Moulin-Dupré dans la première partie de son interview, voici le moment de découvrir comment cet univers est créé.

Comment sont faits les dessins, à la main ou par ordinateur ?
Camille Moulin-Dupré : Mon travail est fait exclusivement à l’ordinateur. Alors c’est fait à la main dans le sens où c’est dessiné à la palette graphique sur des centaines de calques Photoshop. En gros, mon travail a été d’adapter une technique vieille de 150 ans avec des outils numériques. Je ne voulais pas calquer une vieille technique, je voulais l’adapter avec ce qui existe maintenant. Donc je dessine sur Photoshop des planches qui peuvent être imprimées et animées, je te conseille d’aller sur mon blog http://solsticeprod.blogspot.fr/ pour voir comment je fais. En fait, mes personnages sont des pantins. Graphiquement, je me suis créé mes pinceaux sur Photoshop et j’ai adapté le principe de plaques d’estampe au principe de calques de Photoshop et parallèlement à ça, je pensais à comment ça allait sortir, animé ou imprimé, et… et en fait j’ai une vraie méthodologie… (rires) J’ai travaillé dans le jeu vidéo et le dessin animé, donc j’ai puisé dedans. Je sais comment on créé des fichiers pour animer, je sais comment on créé des fichiers pour imprimer et je sais comment créer des fichiers pour des jeux vidéos, donc j’ai adapté tous mes savoirs pour créer ma propre technique. Si demain, il fallait animer toutes les planches, c’est déjà fait, il n’y a même pas à redessiner, peut-être sur quelques pages mais la majorité des pages sont prêtes pour l’animation.

Par exemple, le personnage principal est composé d’éléments modulaires, son corps, ses bras, sont indépendants, sa tête, je peux la faire bouger, chaque couleur est sur un calque différent. Je veux toujours pouvoir modifier ! C’est important dans la composition car mes personnages deviennent des petites marionnettes, je peux les ajuster, je peux leur faire prendre des poses, j’ai un décor. Je suis réalisateur et donc je pense vraiment en terme de mise en scène. Comme ce sont des éléments modulables, je peux des fois les décaler, je ne suis pas obligé de gommer ou de recommencer… c’est un peu ça ma technique et le pourquoi de ma technique. Après pourquoi faire des éléments modulaires ? L’intérêt c’est que je peux utiliser les mêmes éléments modulaires dans d’autres compositions, ça évite de tout redessiner, j’ai juste à jouer sur la couleur ou la disposition. L’élément modulaire de départ, je passe énormément de temps à le dessiner au début parce que je sais que je vais le réutiliser ensuite. Maintenant, j’ai un vrai univers graphique et donc pour le tome deux, je vais pouvoir tout réutiliser, j’ai juste deux nouveaux décors, deux nouveaux personnages, mais tous les autres, je les ai déjà et je peux même les améliorer, donc ça c’est cool. Je vais faire une analogie avec les jeux vidéos mais c’est comme quand tu as fini une partie et que tu recommences mais avec tous les pouvoirs (rires) ça va beaucoup plus vite et c’est beaucoup plus simple !

©Camille Moulin-Dupré
©Camille Moulin-Dupré

Combien de temps vous a-t-il fallu pour faire cet album et combien de temps pensez-vous mettre pour le suivant ?
Camille Moulin-Dupré : C’est un projet que j’ai commencé à imaginer en 2011 mais ça ne fait pas cinq ans que je bosse dessus, j’ai dû mettre un an et demi, deux ans à pondre toutes les planches et là pour le suivant, le challenge c’est de le sortir pour l’an prochain. Je pense que le tome un est intéressant car il a de la qualité graphique parce que j’ai pris le temps de le faire, là le challenge pour la suite, c’est de le faire vite et d’être efficace. Moi je veux faire un beau truc mais je sais qu’il va falloir que je me dépêche parce que le public est impatient. Maintenant si t’as lu le premier tome c’est cool parce que tu auras l’histoire dans sa complétude la plus totale (rires) mais le prochain tome pourra se lire indépendamment, il y aura une sorte de previously (rires) mais c’est fait pour que ce soit un album qui fonctionne tout seul.
Ce que je peux te dire sur le prochain tome c’est que bon techniquement, je sais que j’ai franchi un cap, donc je suis en train de faire des plans que je n’aurais jamais imaginé pouvoir faire un jour. Le prochain tome sera aussi plus dense en terme d’histoire et d’actions avec une grosse scène d’action et un gros temple. Il y a des personnages qui sont présentés dans ce tome un qui n’ont pas un rôle majeur mais qui auront un réel impact dans la suite ! Le vrai héros de l’histoire, ce n’est peut-être pas le voleur… Il y aura plus de cauchemars, j’ai pris énormément de plaisir à dessiner les cauchemars, donc j’ai envie d’aller plus loin ou en tout cas de faire des cauchemars qui durent plus longtemps, intégrer plus de prémonitions. Je voudrais faire plus de fantastique, pourtant, c’est vraiment le dernier truc qui s’est ajouté au projet. C’est marrant parce qu’au final le truc que je rajoute en dernier, c’est celui auquel je tiens le plus. L’enfant c’est le dernier bonhomme que j’ai créé et j’y tiens beaucoup, le Tengu également [NDLR : oiseau fantasmagorique assimilé au voleur].

©Camille Moulin-Dupré
©Camille Moulin-Dupré

Justement, vous parliez des cauchemars, l’opium que la princesse fume ne sert-il qu’à justifier les cauchemars ou était-ce prévu dès le départ ?
Camille Moulin-Dupré : Ce qui est sûr, c’est que si je l’avais fait en dessin animé, je n’aurais pas dit que c’était de l’opium, je l’aurais suggéré avec de la fumée… mais je ne sais pas si je l’aurais nommé mais quand j’ai parlé avec mon éditeur, elle m’a dit : « si, si, faut que tu le dises », et puis je lisais Ranma ½, manga dans lequel, le personnage lorsqu’il est en fille, est toujours à moitié à poil, donc je savais qu’avec Glénat [NDLR : son éditeur] je pourrais faire du nu et parler de drogue. Je savais que j’aurais une certaine liberté de ton. Pour le coup, l’opium est vraiment important, je voulais que ce soit une petite princesse d’apparence extérieure propre, assez fragile et que ce soit une rebelle, une fille qui fuit dans l’opium donc l’opium est une forme de fuite. Et oui, je voulais des cauchemars prémonitoires pour rajouter quelque chose de surnaturel ; avec le personnage du voleur, ça va crescendo mais au fur et à mesure, ce qu’il fait devient surnaturel… et un ami m’a conseillé de rajouter un petit côté légendaire et c’est ainsi qu’est né le Tengu : « redoutable guerrier, ces talents mêlent l’artifice à l’occulte » comme l’explique l’introduction du livre et c’est ça que je voulais raconter. Je voulais qu’il y ait du fantastique et je me suis dit, le public, même s’il sait que ce n’est pas réaliste, si je lui en mets plein la vue, il peut y croire, c’est comme le pacte que tu fais avec un film.

©Camille Moulin-Dupré
©Camille Moulin-Dupré

Finalement, la présence de ces cauchemars amène ce côté hallucinant et fantastique du dernier vol, donc même sans s’y attendre, on n’est pas surpris par ce que réalise le voleur…
Camille Moulin-Dupré : Alors oui, il y a un très gros travail de composition. Par exemple, l’estampe qu’il vole a un rôle, elle va avoir un impact sur la fin de l’histoire, d’où le titre… même s’il est peu différent de celui d’origine qui était Le voleur et l’estampe. Les rêves prémonitoires n’étaient pas là pour rien, il y en aura encore d’autres et ils ne seront pas là pour rien non plus… j’aime bien ce type de narration, je regarde pas mal de séries télés et j’aime bien les flashs back ou les flashs forward. D’ailleurs, dans le prochain, il y aura des flashs forward aussi.
Ensuite, que le public ne soit pas surpris, c’est vraiment voulu ! C’est quelque chose qui a été réfléchi, la spirale qui illustre le dernier vol, si tu regardes bien, elle est présente et dissimulée dans de nombreuses pages auparavant. Je prépare les yeux du spectateur, car je pense toujours comme si j’étais au cinéma, et je pense que si tu relis le bouquin une deuxième fois, il y aura pas mal de trucs que tu n’auras pas vu au début. Dans mon précédent court-métrage, au moment du montage son, je le revoyais en boucle, en boucle, en boucle et on s’était rendu compte avec le monteur son qu’on pouvait revoir plusieurs fois le film car il était très riche. Donc dans ce livre, j’ai essayé de faire la même chose, d’amener un espèce de crescendo.

12316246_10153455813964011_5408431516858837772_nGlénat a classé votre œuvre comme un manga, mais vous, pensez-vous que ce livre est un manga et vous considérez-vous comme un mangaka ?
Camille Moulin-Dupré : Quand tu ponds 200 pages, tu finis par respecter énormément les mangakas (rires). En fait, j’ai été assez surpris, j’ai déposé mon projet chez Glénat et c’est Glénat Manga qui m’a répondu en premier, j’étais surpris car je pensais qu’il ne faisait que de la traduction de titres. Il se trouve que moi j’ai une énorme sensibilité manga donc ça m’a fait vraiment plaisir. Beaucoup de gens me disent que c’est un graphic novel, d’autres que c’est un manga, moi je dis que c’est un recueil d’estampes, même si ce ne sont pas des estampes réalisées sur des plaques et qu’on ne peut pas les imprimer. Et ce qui m’a donné envie de faire ce livre c’est le manga Samouraï Bambou de Taiyo Matsumoto. Maintenant si on regarde mon livre, le format est un format manga, la jaquette est au format manga donc c’est normal que ce soit dans collection Glénat Manga car ça m’aurait fait chier que ce soit ailleurs ! Ce n’est pas vraiment un manga mais c’est ce qui s’en rapproche le plus et puis je suis vraiment content d’être mis en rayon à côté de grands mangas japonais, Glénat Manga, ils ont quand même publié Takahashi, Otomo, Dragon Ball, ça fait quelque chose d’être dans la même maison…

Propos recueillis par Jérémy Engler


 

Découvrez l’article du Monde consacré à cet art de l’estampe numérique !

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