Comment vous racontez la partie, un univers aux multiples langages 

Au Théâtre des Célestins de Lyon, du 6 au 17 janvier 2015 se joue la dernière création de Yasmina Reza, Comment vous racontez la partie Cette pièce publiée en 2011, a connu un destin scénique particulier.
Jean-Michel Ribes dit de Yasmina Reza qu’elle est « notre premier écrivain au renom international » et l’histoire de la création de cette pièce en est la preuve. Avant d’être mise en scène par son auteure en 2014 au théâtre du Rond Point de Paris, la pièce avait déjà été jouée hors de France, à Berlin en 2012 dans une mise en scène de Stephan Kimmig. Il est intéressant de noter que les deux mises en scènes diffèrent grandement. Celle de Yasmina Reza insiste plus sur le malaise des personnages que sur le débat qui se joue sous nos yeux…

Des personnages types et mal à l’aise dans leur milieu

A l’occasion d’une rencontre littéraire, la salle polyvalente de Vilan-en-Volène accueille une auteure, Nathalie Oppenheim (jouée par Zabou Breitman), une critique littéraire, Rosanna Ertel-Keval (Christèlle Tual) et un poète-animateur de bibliothèque, Roland Boulanger (Romain Cottard). Ces personnages seront ensuite rejoints sur scène par le maire du village, Jean-Claude (Michel Bompoli). Hormis le maire qui n’intervient que dans la dernière partie de la pièce, tous les personnages représentent un type de personnes du milieu littéraire. Quiconque a assisté à une rencontre avec un auteur s’est déjà retrouvé confronté à ces personnages caricaturaux et pourtant si proches de la vérité. Yasmina Reza raconte ici la partie d’une joute verbale que se livrent deux personnalités que tout oppose sinon leur goût pour la littérature.
Dès le début de la pièce, le ton est donné entre une critique qui, parce qu’elle connaît tout le gratin littéraire, se sent évidemment supérieure à cette auteure qui est très mal à l’aise pour parler de son livre. Il est très vraisemblable que Yasmina Reza se soit inspirée de plusieurs rencontres auxquelles elle a dû participer – ou « subit » – pour élaborer cette pièce intelligente et subtile.
Attention, comme le rappelle Yasmina Reza, cette œuvre n’est pas autobiographique et si effectivement les propos de Nathalie Oppenheim peuvent parfois être rapprochés des idées de l’auteure, elle n’en est pas tout à fait son porte parole. Ici, personne n’est le porte parole de personne, le but n’est pas de faire un manifeste sur la critique littéraire mais bien de montrer la solitude et la différence qui peut exister entre des personnes censées partager le même monde. Pour bien comprendre la pièce, il faut aller au-delà du simple débat sur le travail d’écrivain que se livrent les deux femmes, qui bien qu’intéressant n’est pas le réel sujet de la pièce. Le véritable but de la pièce est de montrer la solitude de certaines personnes qui ont réussi…

« L’écrivain ne doit pas être le commentateur parasitaire de sa propre œuvre »

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Une partie de joute verbale

Yasmina Reza intitule sa pièce Comment vous racontez la partie. Ce titre me semble particulièrement évocateur et intéressant, tout d’abord parce qu’effectivement la metteure en scène nous offre une partie, un duel entre deux femmes qui veulent toutes les deux affirmer et revendiquer l’exactitude de leur point de vue. La critique littéraire veut à tout prix faire une lecture autobiographique du Pays des lassitudes, le livre de Nathalie Oppenheim, que se refuse à faire l’auteure du livre pour qui le livre contient forcément un peu de son auteur mais n’est pas obligatoirement inspiré de sa propre vie. A côté d’elles, Roland, le poète-animateur, est lui bienveillant et malgré son trac essaie de faire le médiateur entre les deux, tente d’arrondir les angles et de désamorcer le conflit qui s’annonce. Mais malgré ses tentatives, l’affrontement se joue bel et bien sur scène. Rosanna n’admet pas qu’elle ait pu se tromper dans sa lecture de l’œuvre et poursuit ses questions dans la mauvaise direction, accentuant le malaise et l’énervement de Nathalie qui refuse qu’on lise son roman de cette manière. Elle explique d’ailleurs que cette lecture est « idiote », ce qui évidemment vexe la critique qui décide de l’attaquer sur sa présence ici. Elle lui demande pourquoi elle a accepté cette invitation à venir dans cette petite ville de Vilan-en-Volène si elle n’aime pas parler de son livre la mettant face à ses contradictions. Exaspérée par le ton des questions et la suffisance de la critique, Nathalie Oppenheim commence à perdre son calme et esquive les questions que son interviewer continue de lui poser. Comprenant que cette interview ne mènera plus nulle part, Rosanna décide de couper court à l’interview, expliquant qu’elle n’a « plus de questions à poser… » d’un air dédaigneux, sous-entendant que c’est à cause de Nathalie Oppenheim.

© Pascal Victor
© Pascal Victor

Une fin inattendue et déroutante…

Si la joute verbale occupe une place centrale dans la pièce, le sujet principal est bien la solitude de chacun des personnages. Roland est tellement intimidé par l’auteure qu’il reçoit, qu’il ne sait pas comment l’aborder, il ne sait pas quoi lui dire, il est sans cesse gêner, c’est quelqu’un de volontaire et de respectueux qui semble perdu, tétanisé par la peur de mal faire. Cette peur en fait un personnage isolé, seul homme au milieu des deux femmes au début puis très en retrait lorsque le maire entre en scène une fois la rencontre littéraire finie. On sent que la littérature et la culture sont toute sa vie mais qu’il ne sait pas où se situer dans ce monde qui semble fermé… A la différence de Rosanna qui se situe elle-même au dessus des autres, elle est intime avec presque tous les plus grands écrivains de notre temps tels que Philippe Roth ou « Jean Marie… Le Clézio », et est la muse de certains qui lui compose des vers… enfin bref, c’est une femme du monde qui a fait son chemin depuis son départ de Vilan-en-Volène et qui est aujourd’hui une critique littéraire de renom. Néanmoins, son métier l’oblige à courir à droite à gauche, en France et à l’étranger et elle semble se lasser de cette vie à 100 à l’heure. A force d’aller partout, elle n’a plus de chez elle, plus d’attaches, elle est seule. Sa carrière ne lui laisse que peu de repos, sinon une soirée alcoolisée à la sangria dans la salle polyvalente d’un petit village de province…
Quant à Nathalie Oppenheim, elle est une écrivaine très seule, elle se sent incomprise, elle est gênée et semble même s’excuser pour sa notoriété. Elle est même abandonnée par son compagnon… Le maire qui se veut sans étiquette et le revendique semble au final être le plus heureux même si lui non plus ne sait exactement où est sa place entre la gauche et la droite, il est un sans étiquette et donc qulqu’un de seul. Mais un être seul peut être fédérateur et lui saura rassembler tout ce monde qui ne se comprend pas et que la littérature n’a pas suffi à rapprocher…

Cette pièce drôle et intelligente, portée par des acteurs totalement convaincants donnant pleinement vie à ces types de personnages, nous raconte surtout les différentes parties d’un puzzle du monde littéraire dont les pièces ont bien du mal à s’emboiter malgré les passions communes que sont l’écriture et la littérature.

Jérémy Engler

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