Confidences, le retour au pays natal de Max Lobe

Max Lobe, invité aux Assises Internationales du Roman 2016, vient nous présenter son dernier ouvrage Confidences, un récit sur son retour au pays, le Cameroun qu’il a quitté il y a une dizaine d’années. On le retrouvera aux Subsistances le 27 mai à 19h aux côtés d’Alice Diop, Zia Haider Rahman et Samar Yazbek pour la table ronde sur le thème de l’exil et le 28 mai à la Bibliothèque Municipale du 1er arrondissement de 11h à 12h30 pour une rencontre.
Dans Confidences, Max Lobe fait entendre la voix de Mâ Maliga qui nous parle du Cameroun des années 1950, il nous parle d’identité et de ses racines. Parti à la recherche de l’Histoire racontée par ceux qui l’ont vécue, il recherche le lien qui l’unit à son pays natal.

Parole de Mâ Maliga !

Max Lobe laisse la parole à Mâ Maliga, on entend sa voix, son parlé, un phrasé particulier avec son propre rythme, ses répétitions, ses exclamations « Wuyé ! ». Drôle, faussement naïve, pleine de sagesse, profonde, dont son chemin est traversé par ce qu’elle nomme les « évènements ». Elle les raconte à la lumière de sa vie, à l’aide de plusieurs bouteilles de matango, du vin de palme. Ce qu’elle a compris de près ou de loin, ce qu’elle veut bien en dire et, en filigrane, ce dont il est trop difficile de parler. Le début du roman est léger, on n’entend que la voix de Maliga mais on devine la conversation en cours. Elle se laisse aller à raconter à demi mots, avec douleur, ce qu’elle a vécu… La justesse de l’écriture nait de la véritable rencontre entre Max Lobe et celle qu’il a choisi de nommer Mâ Maliga, il en parle dans une interview :

« J’ai rencontré cette dame qui m’a montré des traces de fouet sur sa peau, qui m’a parlé de camps, de la torture, des disparitions. J’ai rencontré d’autres gens qui ont vécu ces évènements terribles. Et je me suis donné pour règle de les respecter, même si, probablement, ils ne liront jamais Confidences. C’était plus exigeant que pour mes autres livres. Je suis dans la fiction, mais aussi à cheval entre la fiction et le réel, je dois faire de mes interlocuteurs des personnages de roman, mais je ne dois pas les trahir. Je peux ajouter quelques artifices, mais le fond doit être respecté. »[1]

thumb-large_lobe_140x210_103Le roman est traversé par le fond historique du Cameroun des années 1950, ce qu’elle nomme avec prudence les « évènements », ce sont les disparitions, les tortures, la police coloniale, les camps de prisonniers, les humiliations. Soutenir Um Nyobè, surnommé Mpodol (le porte-parole) c’était prendre un risque pour soi, pour sa famille et son village. Il était une figure de la lutte pour l’indépendance du Cameroun, et portait l’espoir de nombreux autochtones dont Mâ Maliga. Sa mère soutenait aussi Um Nyobè, elle se rassemblait avec d’autres femmes pour parler de politique, elle a arrêté de travailler pour les Blancs, et revendique son nom bassa. Le père de Maliga, au contraire est pour une collaboration avec les poulassi, les colons blancs, il pense qu’ils amènent la modernité et il considère désormais que les coutumes et les noms bassa ne sont que des signes de leur barbarie. Il revendique le fait qu’on le prénomme selon son nom chrétien. Le nom porte l’identité et la façon dont chacun se désigne dans ce Cameroun mouvementé est déjà un acte politique. Sous l’influence des colonisateurs chacun devait porter un prénom chrétien, pour Maliga c’était Thérèse. Lorsqu’elle parle de personnes engagées elle n’utilise jamais le prénom chrétien, sinon elle mentionne les deux. Dans ce Cameroun divisé, choisir de se nommer d’une certaine manière c’est prendre position en soutien ou non au Mpodol. Il en est de même lorsque Maliga, enfant, refuse de chanter l’hymne national qu’on lui apprend à l’école :

« Ô Cameroun, berceau de nos ancêêêtres
Autrefois, tu vécus dans la baaarbariiie
Comme un soleil, tu commences à paraîîître
Peu à peu tu sors de ta sauvageriiie… »

Cet hymne sera chanté jusqu’en 1970 ; ces paroles révèlent une véritable scission entre les poulassi, colonisateurs et le peuple qui vivait là. Et en même temps il y a ce paradoxe : certains bassa, comme le père de Maliga, « intellectuel-long-crayon », qui enseigne à l’école du village, exigent des enfants qu’ils renient leurs coutumes.
La pression et la violence sont omniprésentes. Le personnage de Maliga est drôle à sa manière, attachant mais ses paroles sont graves. Elle porte en elle et sur elle les stigmates de la guerre.

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Venir d’ailleurs

Le voyage se poursuit aux côtés de Mâ Maliga. Malgré son grand âge elle emmène son interlocuteur dans la forêt pour lui donner quelques uns de ses secrets. Elle ne parle pas que du Cameroun des années 1950, elle va au-delà de ses questions. Elle lui parle bien sûr de l’Histoire mais elle se donne une mission de transmission. Dans la forêt, elle lui montre des plantes médicinales, lui apprend à les reconnaître, lui explique pour quels maux il faut les utiliser, elle lui montre la manière dont ses ancêtres et elle-même écrasent les condiments. Un voyage dans le temps et dans l’intemporel. Il cherche la place qui est la sienne, entre le Cameroun et la Suisse. Il en parle dans l’interview précitée :

« Pour Mabanckou ou Laferrière l’exil était une fuite, face à des régimes difficiles, voire dangereux. J’ai quitté le Cameroun dans les années 2000 et je ne peux pas dire que j’ai fui quelque chose. À l’époque l’homosexualité n’était pas une raison suffisante pour un départ. Je suis venu faire mes études en Suisse parce que j’en ai eu l’occasion. Je n’ai pas cette nostalgie, qu’elle soit heureuse ou mélancolique, d’un pays que j’aurais dû fuir. Je ne suis parti que dix ans. Motivation, nostalgie, durée, c’est très différent. Pourtant, quand on rentre après une longue absence, on ressent quelque chose de très particulier. […] Quand vous rentrez, tout le monde vous dit que vous n’êtes pas du pays. En Suisse on vous dit Noir, là-bas, on vous dit Blanc. Car être Blanc, ce n’est pas la couleur de la peau. C’est une philosophie, une mentalité, une vision de la liberté, une vision de la famille, une vision des droits, une façon de parler aussi, une façon de manger…»

Quelques chapitres font entendre sa voix. Pourquoi il est parti, ce qu’il est venu chercher, ses interrogations… Traversé par les questions de son propre rapport à la migration, lui qui vit en Suisse, chez les Blancs et pas « ici-là » comme le dit Mâ Maliga. Il parle d’un entre-deux inconfortable pour lui comme pour d’autres auteurs avant. Alain Mabanckou qui signe la lettre en postface parle de l’aspect universel de ce roman qui est un « chant d’amour » et « une quête de soi ». Il ajoute que « chaque fois qu’un écrivain entreprend un « retour au pays natal », […] il n’en sort jamais indemne et devra affronter une multitude d’interrogations ».

Ce retour et ces interrogations ont produit ce très beau roman, qui mêle les témoignages de l’auteur et de Mâ Maliga, une des mémoires du Cameroun meurtri, à la fois témoignage du présent, de l’ailleurs et du passé.

Anaïs Mottet


[1] Extraits de l’interview : Max Lobe remonte le temps camerounais, letemps.ch, Eléonore Sulser, publié vendredi 5 février 2016.

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