Une construction bien maîtrisée pour l’inclassable Les loups à leur porte

Jérémy Fel, nouvel auteur dans le paysage des polars, dans la lignée de Stephen King, Joyce Carol Oates et David Lynch sera présent au festival des Quais du Polar du 1er au 3 avril 2016 pour dédicacer son livre et participera à différentes rencontres. Vous pourrez notamment le retrouver le samedi 2 avril à 17h à l’Hôtel de Ville – Grand Salon en compagnie de Laurent Binet, Philippe Jaenada et Irvine Welsh pour un débat autour du thème « Le noir leur va si bien : quand des écrivains hors genres s’inspirent du polar ». Pour ceux qui ne pourraient pas être présents, ne vous inquiétez pas, il discutera également à 14h au Palais du Commerce dans la salle Tony Garnier avec Frédéric Andrei, Alexis Aubenque, Frédéric Jaccaud et Quentin Mouron autour de « L’autre conquête de l’Ouest : ces écrivains francophones qui écrivent sur les États-Unis ». Mais en attendant, nous vous proposons de découvrir son premier roman, Les loups à leur porte.

Une véritable galerie de portraits

Il y a des histoires qui se racontent parce que les personnages constituant l’intrigue sont peu nombreux ; dans ce polar la tâche qui nous incombe risque d’être ardue. Tel un prédateur, l’auteur attend, guette, cherche et trouve le moyen de nous captiver au fil des pages de son roman grâce à cette écriture singulière qui nous tient en haleine. Essayons de résumer, par quelques lignes, la galerie de personnages dont les portraits dressés par l’auteur font froid dans le dos pour certains et frémir d’inquiétude pour d’autres…

Loretta vit avec son mari Georges, un homme particulièrement violent et alcoolique, et son fils Daryl, jeune adolescent de dix-sept ans perturbé, qui en est la victime. Elle se sent coupable vis-à-vis de son fils de ne pas pouvoir arriver à le défendre lors des assauts répétés de son mari. Mais face à cette violence, elle reste tétanisée et incapable de réagir. Telles les flammes de l’enfer, la maison se retrouve au milieu d’un vaste brasier. Daryl, à l’écart, regarde ces serpentins jaunes, orange et rouges s’élever vers le ciel ou descendre au plus profond de la terre. Le lecteur trouvera lui-même sa propre réponse ! Quelques pages plus loin, Duane chantonne à l’unisson de son autoradio en surveillant du coin de l’œil l’enfant endormi sur la banquette arrière, Josh. Duane vient de l’enlever à sa mère pour le rendre à son père qu’il ne connaît pas. Il faut dire que le passé de Duane est particulièrement angoissant, le lecteur le découvrira ! Eh, hop … Claire fait son apparition, elle vient de finir un master en psychologie à la Sorbonne et arrive à Annecy. Sa mère a disparu dans des circonstances assez troubles quand elle avait sept ans. Petit amusement de l’auteur, on démarre aux États-Unis et nous voici en France, encore un tour de passe- passe de sa part ! Les histoires s’enchaînent, Mary Beth aura une belle place surtout quand elle se cogne à son passé et cela fait très mal, n’est-ce pas Walter ? Une personnalité étrange, maléfique, une superbe idée de Jérémy Fel de nous l’avoir présenté, mais n’aurait-il pas un air de : On se connaît ? La liste des personnages continue, il y a aussi Martin, Louise, Clément, Damien, Benjamin, et on termine avec Scott et Kate, mais que le lecteur se rassure, les deux derniers minis-chapitres regroupant les deux derniers personnages valent le détour, et sonne, peut-être, l’angélus de la fin. Un des personnages du livre est un des principaux fils conducteurs : Mais lequel ?

Jérémy Fel nous promène dans son château hanté où sa galerie de portraits danse sous nos yeux la marche macabre du destin. Parmi tout ce petit monde, le lecteur est là, tapi dans les coins de chaque page soucieux de ne rien oublier des détails, des regards, des corps, de l’âme de chaque personnage couché dans le livre. L’auteur triture ses personnages pour ressortir leur côté sombre ou en ajuster les noirceurs, personne n’est vraiment tout blanc et on vous assure que certains sont vraiment horribles, on arrive même à douter de la bienveillance des autres : leur psychologie n’est pas anodine ! Et leurs cauchemars ou mauvais rêves encore moins !

Une chose est sûre l’auteur fait un véritable travail d’introspection dans le cerveau et le cœur humain. Plus le personnage nous semble banal, limite insignifiant, plus l’histoire prend de l’ampleur. Il met en constante opposition le bien et le mal au sein  même de l’enveloppe charnelle puis sonde avec sa pensée et sa narration descriptive tous les effets du bien et du mal sur l’être humain. Rien n’est jamais acquis : le blanc peut devenir gris, puis très noir !

jeremy fel 2

La construction de l’histoire

Nous avons volontairement réduit ou passé sous silence l’histoire des personnages afin de donner au lecteur le choix de ses propres analyses. Au début, on a l’impression de lire plusieurs petites histoires, treize sous-chapitres, – encore un signe maléfique de la part de l’auteur –, mais au fur et à mesure que l’on avance dans la lecture les fils s’entrecroisent pour former une même pelote … noire, bien sûr ! On peut lire ces brèves nouvelles dans les journaux à la rubrique des faits divers quotidiennement sans pour autant relier les articles entre eux. C’est là toute la particularité de l’auteur ! Tel un marionnettiste, il agite pour nous ces pantins puis leur fait suivre la route tortueuse soit de la France, soit des États-Unis par un véritable tracé cadastral parsemé de signes annonciateurs de malheurs comme les cauchemars et les rêves. Les minis-chapitres finissent par s’emboîter les uns dans les autres et les prénoms ressurgissent de notre mémoire grâce à une subtilité maléfique de l’auteur pour nous tenir en haleine : la narration de son univers original est très documentée.

Nous avons particulièrement aimé Claire et son mémoire établi sur une vieille histoire d’incendie en Amérique et l’incendiaire parcourant la contrée, laissant des cadavres derrière lui. Cela ne vous dit rien ? Encore un sale tour de Jérémy Fel qui arme un bras vengeur et déchaîne un amour, méconnu, du crime. Il l’écrit dans son livre : « Il suffit d’un rien pour qu’un monde s’effondre. »  En l’occurrence, nos certitudes sur le bien et mal s’envolent, certainement, dans le sillage des rapaces et lorsque nous ouvrirons notre porte sur le connu ou l’inconnu aurons- nous, dorénavant, l’instinct de méfiance nécessaire pour crier « Au loup ! ».  L’auteur nous concocte une fin amenant presque instinctivement une question, car le loup est déjà dans la bergerie : Où, quand, comment et qui ?

Un sacré premier roman

Incroyable d’originalité pour un premier roman ! Tel un patchwork Jérémy Fel construit son histoire par petit bout d’histoires et de points en points assemble et coud les pièces entre elles pour en faire un morceau parfait : un ensemble. Un sacré  metteur en scène cet auteur ! Nous avons eu l’impression d’être assis dans une salle et d’assister en direct au spectacle d’un fabuleux magicien des mots, maîtrisant très bien l’univers onirique et … le couvercle d’une cocotte-minute qui monte en pression ! Très bien maîtrisé aussi les allers et retours entre la France et les États Unis au gré des personnages, nous avons adoré la description du Kansas qui nous rappelle un peu toutes les vieilles histoires de sorcelleries. Cette vision de l’Amérique des années 1970-1980 où tout y paraît démesuré et où la liberté semble être vécue comme une évidence avec son Rock et ses excentricités, la guerre et ses absurdités, sa route 66 et 70, en tous cas une ligne de conduite de l’horreur particulièrement bien gérée.

Ce roman sort à un moment où nous avons nos propres démons invisibles : les terroristes. Là aussi la frontière entre le bien et le mal est très mince. Jérémy Fel vient de réveiller en nous les histoires horribles des attentats survenus ces dernières années et pleins d’histoires plus anciennes : la Bible, le Talmud, le Coran et tant d’autres …  Pour le même but : croire en quelqu’un ! Pourtant aujourd’hui des crimes contre l’humanité sont perpétrés et les droits de l’homme sont bafoués un peu partout autour d’une « terre » qui nous est commune. Les Loups restent entre eux et vivent en meute, les nôtres sont déjà à notre porte, aussi bien devant que derrière : Le mal est fait ! Il est vrai que l’on ne connait jamais vraiment une personne. Faut-il y voir encore un tour de passe-passe de l’auteur ?

Françoise Engler

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