Une construction pour une reconstruction, au sens propre comme au figuré

Metin Arditi est un écrivain suisse francophone d’origine turque, auteur d’essais, de récits et de romans. Tous ses écrits traitent les mêmes thèmes : la difficulté de la filiation, la solitude et l’exil. C’est un écrivain de l’intime. L’enfant qui mesurait le monde obtient le Prix Albert Bichot, décerné dans le cadre du salon « Livres en vignes ».

Le croisement des destins

couverture-2L’auteur débute son histoire par une leçon de natation donnée par une mère, Maraki, à son fils Yannis âgé de douze ans. Puis il enchaîne par la présence d’un homme assis au dixième rang d’un amphithéâtre, le regard flou, semblant donner sur la place d’à côté comme une sorte de caresse à l’attention d’une voisine imaginaire. Nous voici en présence de trois personnes et on suppute d’emblée que le charme de cette île de Kalamaki ne renferme pas que des joies : des drames se sont joués autour et dans cet amphithéâtre !

Eliot, architecte américain d’origine grecque, est l’homme assis dans l’amphithéâtre perdu dans le souvenir d’un drame survenu douze ans plus tôt : il vient d’apprendre la mort accidentelle de sa fille Dickie et se remémore son arrivée sur l’île de Kalamaki, lieu du déroulement du drame. Pourquoi avait-t-elle choisi de renouer avec le berceau de ses origines ? Parce qu’Eliot, depuis toujours, entretient auprès de sa fille le « mythe » de cette Grèce aux couleurs et senteurs si chatoyantes, si douces et si poétiques. Aujourd’hui, c’est à son tour de revenir aux sources et, dès son arrivée, le maire de l’île l’accueille chaleureusement. Celui-ci lui propose d’aller voir le prêtre Kosmas pour discuter des modalités funéraires et l’invite à passer ensuite chez lui pour ne pas rester seul. Le soir venu, Eliot se rend chez le maire et fait la connaissance de toute sa famille – ou presque ; sa femme vient d’accoucher d’un enfant prénommé Yannis. Metin Arditi pose les premiers « pions » de son échiquier de la « croisée des destins ». La rencontre avec le prêtre orthodoxe Kosmas va déterminer, pour Eliot, la suite des années à venir.

L’auteur arrive par sa magie poétique à opposer la douleur du père face à la perte de sa fille comme dans ce passage « l’amphithéâtre était submergé de coquelicots rouge sang. Les fleurs avaient poussé le long des allées, entre les blocs de marbre, au pied des stèles, autour de la scène, partout » en opposition au prêtre Kosmas contemplatif devant la beauté de la côte du Péloponnèse comme dans le passage « La mer était revenu à son bleu profond et commençait à scintiller sous l’effet du soleil couchant….il régnait une telle sérénité… ». La plume de l’auteur accompagne chaque personnage avec une certaine pudeur à propos de cette mort, et met doucement en place la décision d’Eliot, qui décide d’enterrer sa fille auprès des habitants de l’île au lieu de la rapatrier aux États-Unis. L’émotion nous transporte quand l’auteur nous décrit la beauté de la Grèce et nous donne l’envie de franchir les frontières.

Trois principes fondamentaux donnent lieu une rencontre à trois vies

couverture-1Eliot trouve du réconfort auprès de Kosmas, ce dernier lui explique de manière pragmatique la solution pour combattre sa douleur et le poids de l’absence : s’accrocher à trois pensées du Christ, trois ancres léguées pour aider à surmonter la tempête. Eliot va boire chaque parole et mettre en application les trois dons du Christ : son libre arbitre, sa résurrection et la renaissance par le travail. Une complicité faite d’estime mutuelle se forme entre les deux hommes.

Eliot découvre dans l’ordinateur de sa fille un fichier intitulé « Nombre d’or ? » et pendant douze années, il parcourt la Grèce, prend des photos ou fait des croquis dans l’espoir de finir le travail commencé par sa fille Dickie. À chaque recherche, sa fille est présente et une sorte de dialogue virtuel s’instaure entre le père, bien vivant, et sa fille, décédée. Un jour leur conversation prend une autre tournure. Il est devenu temps de passer à autre chose… Une opportunité se présente à lui en la personne de Maraki, ex-femme du maire de l’île, travaillant à son compte comme pêcheur de palangre et ayant d’énormes difficultés à gérer son quotidien et son fils Yannis. Ce dernier est atteint d’une forme d’autisme, possède une faculté inouïe à calculer, mémoriser et empiler des nombres sous forme de pliages particuliers. Lorsque ces comptages ne correspondent pas à l’ordre établi ou à ceux de la veille, tous son univers devient chaos et de violentes crises font leurs apparitions. Sa mère, au premier abord réticente, trouve en la personne d’Eliot une bouffée d’air en acceptant son aide pour gérer Yannis. Au fur et à mesure du temps, une belle amitié va naître entre l’homme vieillissant et l’enfant grandissant. Eliot apprivoise les angoisses de Yannis en lui racontant l’histoire de la Grèce, de sa mythologie et l’ouvre sur le monde, malheureusement pas « droit », où les mesures et les calculs savants ne peuvent pas empêcher le processus d’évolution. La renaissance d’Eliot et Maraki passe par la naissance de Yannis ; il reste le libre arbitre et, justement, il va être mis à rude épreuve pour notre trio quand un groupe financier décide de construire un complexe touristique avec piscines et casino. Cela constitue un chamboulement incroyable pour les habitants de l’île et leur intégrité, leur naïveté, leurs fragilités ; il va déferler comme un gros tsunami sur leur vie. Eliot, Yannis et Maraki arriveront-ils à survivre dans un tel chaos ? La recherche du « Nombre d’or » pourrait-elle les aider dans cette épreuve ?

Grâce au chapitre sur ce sujet, l’auteur nous ouvre les portes des principes mathématiques et de la logique de la suite de Fibonacci : « Une suite de nombres dont chacun s’obtenait en additionnant les deux précédents 1, 1, 2, 3, 5, 8, 13, 21, 34, 55 …Une suite où le rapport consécutif entre deux termes tendait vers 1,618, le nombre d’or ». Le passage sur Kosmas, son enfance et son homosexualité reflète les idées moralisatrices d’une époque, nous l’espérons, révolue. Metin Arditi nous embarque dans cette Grèce faite de chaleur humaine pourtant en pleine crise économique mais il est vrai qu’une mort peut parfois faire renaître de ses cendres bien autre chose. Les pages se tournent aisément et derrière chaque chapitre se cache une réflexion !

« A chaque instant, l’être recommence »

Metin Arditi commence son livre par une épigraphe où figure une citation de Friedrich Nietzsche « À chaque instant, l’être recommence » et il nous démontre tout au long de son récit cette « vérité », mais pas seulement…

Il bouscule nos préjugés sur le monde des autistes qui a fortiori ne sont pas des êtres irrécupérables mais au contraire enclin à des réflexions et capables d’affection pour peu qu’il capte l’attention d’une personne patiente et aimante. Leur vie ne doit pas se résumer à un enfermement systématique en les cloisonnant dans leur monde, il faut juste apprendre à communiquer autrement. Il nous interroge également sur le côté pervers du monde de la finance et sur les ravages provoqués par l’entrée dans l’Europe de certains pays. Il nous parle aussi de la religion, de leur principe de tolérance, de leur foi en l’homme et en l’humanité. Chacun en tirera ses propres conclusions…

L’auteur avec subtilité construit son récit sur la base du trio que tout oppose au départ : solitude, incompréhension, abandon pour les personnages mais aussi la religion et ses principes, les mathématiques et son inébranlable logique, la mondialisation et sa course effrénée. La cohabitation est parfois difficile mais l’ordre établi des choses n’existe pas dans notre monde ; pourtant il serait salutaire, mais encore faut-il lui trouver un bon guide avec un bon accompagnateur ! La vie est un éternel recommencement, certes, dommage qu’aucune leçon ne cimente jamais la sempiternelle roue des saisons et de ces changements. Dans ce récit les oppositions cohabitent en permanence ; peut-être est-ce un espoir de réflexion à l’égard de nos élites, quelles qu’elles soient ?

Metin Arditi nous livre un roman délicat d’une grande profondeur où la naissance d’une véritable amitié demeure le fil conducteur : bouleversant de tendresses et d’émotions. L’écriture simple, fluide, pudique, pourtant empreinte d’une douce musique poétique est à l’image de la simplicité naturelle de son trio « humain ».

 

Françoise Engler

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