Un conte de deux villes de Charles Dickens, le coup de cœur de Jeremy !

Ce coup de cœur est en partie basé sur une forme de constatation: il est très agréable parfois de se replonger dans un classique que nous avons lu des dizaines de fois. Les pages de ce livre, souvent jaunie avec le temps ont une bonne odeur de vieux papier. Les mots et les phrases sont familiers au point que l’on peut parfois les citer par cœur et pourtant on trouve toujours des détails qui nous avaient échappé. C’est le cas avec le classique de Charles Dickens Un conte de deux villes (A Tale of Two Cities).

Le génie inspiré de traumatisme

Charles Dickens est né près de Portsmouth dans le sud de l’Angleterre le 7 février 1812 durant les Guerres Napoléoniennes. Son père servait dans l’administration de la Royal Navy pour le Navy Pay Office. Après la fin de la guerre en 1815, John Dickens est muté à Chatham dans le Kent, une autre grande base de la Navy avec son chantier naval et son arsenal. Cette partie du Kent laissa une influence très visible dans la vie littéraire de l’auteur. Il suffit de se promener dans la ville voisine de Rochester pour voir le nombre de petites plaques bleues qui indique des lieux qui apparaissent dans les divers écrits de Dickens. Ce n’est pas pour rien que l’attraction Dickens World a été construite près du chantier naval de Chatham.

Charles_Dickens_-_Project_Gutenberg_eText_13103La petite enfance du jeune Charles est très heureuse jusqu’à une nouvelle mutation de son père à Londres ce qui implique une diminution importante des revenus de la famille. Cette situation provoqua l’emprisonnement de John Dickens pour une dette de £40 à la prison pour dettes de Marshalsea. Le jeune Charles rend visite à son père tous les dimanches et est donc confronté à la réalité de la prison. Cet épisode de sa vie lui inspirera toute la première partie de son roman La petite Doritt. Pendant ce temps et à l’âge de 12 ans, Charles est retiré de l’école et envoyé au travail dans la manufacture Warren’s Blacking Factory à Hungerford Stairs, dans The Strand. C’est un entrepôt de cirage et teinture où il doit, dix heures par jour, coller des étiquettes sur des flacons. Cela n’est pas sans rappeler le sort du jeune Oliver Twist et peut expliquer pourquoi Charles Dickens fut autant un défenseur de la cause des enfants, mais aussi de l’éducation. Cet épisode de sa vie se retrouve également dans d’autres romans comme David Copperfield ou encore Les Grandes Espérances. Après plus d’un an de ce travail qui restera pour lui comme une souillure, Charles peut enfin retourné à l’école à la Wellington School Academy de Hampstead Road. Si Charles est content de recevoir une éducation, il rejette les pratiques violentes et parfois sadiques du directeur de l’école ce qui lui inspirera Mr. Clearke dans David Copperfield.

Un conte de deux villes, un des seuls romans historiques de l’auteur

Dans toute sa carrière prolifique d’écrivain, Charles Dickens n’a écrit que deux romans historiques Barnaby Rudge et Un conte de deux villes. Le second est sans doute le plus célèbre. La première phrase du livre est passée à la postérité au point d’être une citation particulièrement célèbre et très utilisée :

« C’était le meilleur et le pire des temps, le siècle de la sagesse et de la folie, l’ère de la foi et de l’incrédulité, la saison de la lumière et des ténèbres, le printemps de l’espérance et l’hiver du désespoir ; devant lui, le monde avait tout ou rien, il allait tout droit au ciel et tout droit en enfer ».

On en retient surtout le début : « It was the best of time, it was the worst of time ». Comme son titre l’indique l’action de ce roman se déroule dans deux villes, Paris et Londres, cela juste avant et pendant la Révolution française. Il y a donc une forme de comparaison entre la réalité de ces deux villes et donc de ces deux pays à ce moment si particulier de l’Histoire.
Comme souvent dans l’œuvre de Dickens on retrouve une véritable constellation de personnages avec pas moins de 27 d’entre eux. Beaucoup n’ont que des petits rôles secondaires pour enrichir l’intrigue et l’aspect authentique de la narration. Cependant l’histoire se concentre autour de plusieurs personnages comme Sydney Carton, avocat anglais à la pensée agile, mais alcoolique, cynique et désabusé ou encore Charles Darnay, jeune aristocrate français de la famille St. Evrémonde. Révolté par la cruauté de son père et de son oncle envers leurs paysans, il a pris le nom de jeune fille de sa mère, d’Aulnay, changé en Darnay pour en enlever la particule, a quitté la France et s’est établi en Angleterre. Il fait preuve de la plus grande honnêteté en révélant sa véritable identité au docteur Manette, et d’un courage exemplaire lorsqu’il retourne à Paris pour sauver Théophile Gabelle, injustement emprisonné.
T2C,_Fred_Barnard,_(III,_15)_The_Third_Tumbril,_Carton_with_another_blameless_victimUn conte de deux villes dénonce de nombreuses choses que Dickens considérait comme des abus de la société. Ainsi, sous l’Ancien régime Dickens critique l’arbitraire du pouvoir absolu par le biais du personnage du Dr Alexandre Manette, père de Lucie, retenu à la Bastille pendant dix-huit années. Il critique également la paranoïa de l’espionnage qui marquait l’Angleterre dans les années 1780 avec le procès de Charles Darnay. Mais la principale critique et le pain central de ce livre sont toute la troisième partie qui traite de Paris au moment de la Terreur sous la Révolution française. C’est assez significatif car il s’agit du point de vue d’un Anglais sur cet événement et il est assez différent de ce que peuvent dire certains manuels d’Histoire en France. Dickens est très inspiré par l’œuvre d’Edmund Burke (« La seule chose nécessaire pour le triomphe du mal est l’inaction des hommes de bien ») et le livre The French Revolution de Carlyle. Il fait ainsi l’éloge de la constitution anglaise en opposant la violence et la misère de Paris au calme et à la prospérité de Londres. Il met également en avant l’inexorabilité d’une révolution considérée comme l’action vengeresse d’un peuple contre la corruption de la société de l’Ancien Régime mais regrette le cycle de la violence.

Une fin mythique riche en émotions

Pour critiquer le cycle de la violence et de la vengeance Dickens condamne à mort Charles Darnay pour le seul crime d’être d’origine noble. Cependant il est sauvé de la guillotine par le sacrifice de l’avocat Sydney Carton. Le livre s’achève par le discours de ce dernier juste avant son exécution. L’ensemble de cette tirade est une montée en puissance pour susciter l’émotion du lecteur, le souhait d’un futur de calme et de paix :

« Je vois l’enfant qu’elle tenait sur son sein et qui porte mon nom, devenu homme, faire son chemin dans la carrière qui fut jadis la mienne. Je le vois si bien réussir qu’il y rend mon nom illustre par l’éclat du sien ; et grâce à lui, je vois s’effacer les taches dont je l’avais souillé. Je le vois, éminent parmi les juges intègres et les hommes honorés, conduire un jeune garçon aux cheveux d’or et au front que je reconnais et qui porte mon nom en ce lieu même — qui sera alors un bel endroit sans la moindre trace de l’horreur présente — et je l’entends raconter mon histoire à son fils d’une voix émue et tremblante ».

Elle culmine avec ce qui est devenu une des phrases les plus célèbres de Dickens : « It is a far, far better thing that I do, than I have ever done; it is a far, far better rest that I go to than I have ever known. » (C’est une bien bien meilleure chose que je fais que je n’ai jamais, je vais vers un bien bien meilleur repos que je n’ai jamais connu).

Si le roman dans son ensemble a largement inspiré Christopher Nolan pour le scénario de Dark Knight  Rises, il y a un fort parallèle entre la fin du livre et la fin du film au point que le discours de fin de Carton devient pratiquement mot pour mot l’éloge funèbre de Bruce Wayne.

 

Jeremy YOUNG

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