Un conte fantasque où s’oppose fanatisme et raison : de la philosophie de haut vol !

Venez découvrir Salman Rushdie, écrivain britannique d’origine indienne et son livre Deux ans, huit mois et vingt-huit nuits (chez Actes Sud) : il était présent au festival des Assises Internationales du Roman se déroulant du 29 mai au 4 juin 2017 !

Salman Rushdie est un écrivain britannique d’origine indienne. Son style mélange mythe et fantaisie avec la vie réelle d’où la qualification de réalisme magique pour son écriture. Il fait l’objet d’une Fatwa de plusieurs États musulmans à la suite de la publication de son roman Les versets sataniques en 1988. Dès lors, il devient le symbole de la lutte pour la liberté d’expression et celui contre l’obscurantisme religieux. Il est l’auteur de plusieurs romans, nouvelles, essais et de l’autobiographie Joseph Anton en 2012.

L’histoire Ibn Rushd

9782330066604Dès les premières pages tournées, l’imagination foisonnante de Salman Rushdie opère et nous sommes immédiatement happés par l’histoire d’Ibn Rushd. Ce dernier, très grand philosophe et commentateur d’Aristote, livre un combat acharné contre Al Ghazali, un autre philosophe. Le premier lutte pour un monde où la raison prime sur la volonté de Dieu ; le deuxième prône les valeurs de la radicalisation religieuse. Nous sommes en l’an 1195, Ibn Rushd, devenu médecin personnel du calife Abu Yusuf Yaqub, coule des jours paisibles à Cordoue, village espagnol. Mais son ennemi juré conspire dans l’ombre avec l’aide de ses Jinns, petits êtres de feu sans fumée. Ses idées libérales ne pouvant être tolérées, en raison du pouvoir fanatique berbère grandissant et se répandant aussi rapidement que la peste, Ibn Rushd se retrouve discrédité aux yeux du calife puis envoyé en disgrâce au village de Lucena entièrement peuplé de juifs contraints de se convertir à la religion musulmane. Il ne peut plus exposer sa philosophie et tous ses livres et écrits sont brûlés. Commence alors une période faite d’ennui jusqu’au jour où Dunia, créature extraterrestre, princesse Jinnia de la foudre est envoyée pour étudier le caractère humain. Elle rencontre Ibn Rushd et au bout de quelque temps en tombe amoureuse. Un jour il lui demande pourquoi avoir accepté de porter le nom de Dunia, signifiant le monde, et sa réponse (aux allures de prophétie) : « Parce que un monde s’écoulera de moi et ceux qui s’écouleront de moi se répandront à travers le monde entier ». Dans notre esprit de lecteur, notre imagination s’envole… très vite rattrapée par celle de l’auteur. La plume ensorceleuse de Salman Rushdie nous emmène deux ans, huit mois et vingt-huit nuits plus tard pour assister à une multitude de naissances, une quarantaine d’enfants en seulement trois accouchements. Dunia et Ibn contribuent effectivement au peuplement du monde et nous comprenons maintenant la portée de la réponse de Dunia sur l’origine de son nom. Pendant deux ans huit mois et vingt-huit jours et nuits, elle écoute le vieux Ibn Rushd alias Averroès raconter ses histoires de jinns blancs et noirs et de magie. Mais l’exil de son compagnon prend fin et Ibn retourne à sa philosophie en abandonnant Dunia. Nous pouvons penser : tout est bien qui finit bien dans le meilleur des mondes possibles, mais Al Ghazali, l’ennemi juré et ses jinns noirs attendent le moment propice pour ressurgir… Dunia hante l’esprit d’Ibn et elle lui propose de réaliser un de ses vœux. Mais un cataclysme pointe à l’horizon et des décisions sont à prendre : mais lesquelles ? Comment sauver le monde ?

Salman Rushdie nous promet, avec ces quelques chapitres, un voyage en tapis volant digne d’un conte des mille et une nuits en compagnie d’un Aladin et d’une Shéhérazade. Tout s’emboîte grâce à l’esprit imaginatif, foisonnant et débordant de notre auteur parti à l’assaut des bienfaits de l’amour et de son abandon au sens propre comme au figuré, et nous sentons déjà pointer les prémices de la réflexion philosophique sur le bien et le mal.

Les retrouvailles avec le présent

Un coup de baguette magique nous propulse à plus de huit siècles et quelques années plus tard, à plus de cinq mille kilomètres de Cordoue, en compagnie d’un narrateur racontant la suite de l’histoire. Mille ans en arrière une étrange tornade, véritable spirale, plonge la ville de New York dans une incroyable obscurité. À croire que les envahisseurs ont pris possession de la lumière ! Les étrangetés commencent et durent deux ans, huit mois et vingt-huit nuits : une nouvelle ère de l’irrationnel s’est ouverte. La brèche du bien et du mal se rouvre laissant échapper les jinns noirs et avec eux l’éternelle guerre de la raison d’Ibn Rushd et du fanatisme d’Al Ghazali. Leur querelle philosophique se perpétue au-delà de leurs sépultures en les personnes de leur progéniture respective car « les polémiques des grands penseurs ne connaissent point de terme, l’idée même de la discussion étant un instrument destiné à ouvrir l’esprit ». La princesse Jinnia, Dunia, doit retourner sur terre pour sauver l’humanité et part à la recherche de ses enfants afin de réactiver les pouvoirs magiques de quatre d’entre eux. La suite, véritable régal pour les neurones, nous envoute et nous propose un véritable débat sur la lutte entre la raison et la superstition, renforcée par des personnages hauts en couleurs humains ou surnaturels, fantasques, capricieux, impudiques, élégants, délicieux, joyeux, honnêtes… Il demeure difficile de vous raconter la suite tant le récit regorge de péripéties en tous genres où s’entrecroisent la magie, les maléfices, les humains et les créatures surnaturelles. Qui sera le grand vainqueur ? Nous allons donc passer sous silence la suite d’une partie de l’histoire et vous laisser le plaisir de la découvrir et croyez-nous, elle en vaut le détour. Surprise assurée !

Une incroyable épopée

Nous venons, avec la lecture du roman de Salman Rushdie, de tourbillonner dans un entrelacement entre l’espace et le temps, où l’histoire de la philosophie se livre une guerre sans merci dans un univers peuplé de références littéraires en tous genres, très riches et très justement utilisés. L’auteur nous livre un conte oriental où se côtoient le monde des mangas, des jeux vidéo, de la bande dessinée, de la mythologie, des mythes et des coutumes… Le mélange de l’histoire passée avec le monde présent est un véritable pamphlet aux dérives de notre société contemporaine, scrutée avec humour par Salman Rushdie. Cette fiction, d’une originalité époustouflante, convie au détour de ses pages Voltaire, Ovide, Lewis Carroll, Shakespeare et tant d’autres, pour une bataille philosophique sur la raison et le radicalisme. L’écriture est soutenue par une imagination très dense, parfois un peu folle, mais nécessaire au débat perpétuel des deux philosophes musulmans diamétralement opposés. Leurs pensées traversent les siècles en jouant à « saute-mouton » dans une éternelle ritournelle. L’auteur conjugue une écriture de conte traditionnelle à un récit rendu pertinent par l’actualité ; une prouesse remarquable !

Avec Salman Rushdie, nous voyageons dans son roman comme Aladin sur son tapis volant pour à la fin découvrir un joli trésor de philosophie mais pas seulement… Nous ne pouvons pas nous empêcher de faire un parallèle avec la propre histoire de l’auteur et la vague de critiques subie suite à la publication de son roman Les versets sataniques. Un regard ironique posé sur la stupidité de l’être humain en rejetant le droit à l’expression, et l’absurdité de revendiquer un droit à la guerre au nom d’une religion. La subtilité de Salman Rushdie est d’opposer en permanence dans son roman la raison et la terreur et opter pour un final en forme de clin d’œil à tous ses détracteurs. Ce roman écrit comme un conte féérique nous délivre un véritable manifeste sur la tolérance, la modération, la connaissance, le respect, notre part d’ombre, l’amour… Il réveille également notre conscience sur le dérèglement climatique et ses conséquences sur l’avenir de notre planète. Notre monde contemporain fabrique des rêves à grand coup d’assistanat et la croyance prend une grande part de marché de la raison. La peur s’insinue dans nos villes et nos villages sur la pointe des pieds : il est peut-être temps de colmater la brèche avant que les jinns noirs nous plongent dans l’obscurité ? Salman Rushdie vient de nous faire une piqûre de rappel !

Françoise Engler

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