La contrebasse : encombrant, passionnant et plein d’états d’âme

Didier Constant, comédien et acteur, contacte Xavier Lemaire pour lui dire qu’il aimerait interpréter le contrebassiste de La contrebasse de Patrick Süskind. Rares sont les comédiens qui demandent un metteur en scène particulier. Xavier Lemaire accepte et n’a donc aucun problème à diriger son comédien qui sentait déjà l’impact que pouvait avoir ce texte sur le public, comme ont pu le constater les spectateurs du théâtre du Balcon dans le cadre du festival Off d’Avignon du 7 au 30 juillet 2016.

Le contrebassiste, prison dorée

© Atelier Théâtre Actuel
© Atelier Théâtre Actuel

L’auteur du Parfum, n’a pour l’instant écrit qu’une seule pièce, La Contrebasse en 1981. Au départ, prévue pour être une pièce radiophonique, elle fut jouée plus de 500 fois. En France, Jacques Villeret, a été le premier à se glisser dans le rôle de ce musicien d’orchestre tragi-comique. Après Thierry Rémy en 2004 et 2012, ou Clovis Cornillac plus récemment en 2015, Didier Constant a la lourde tâche de succéder à ce grand acteur à la fois tendre et burlesque. Ces deux adjectifs définissent parfaitement le contrebassiste qui nous raconte sa vie.

Sortant d’une boîte de contrebasse, Didier Constant nous apparaît en pyjama et nous présente son appartement parisien qui n’est autre qu’une immense boite de contrebasse, dans laquelle la contrebasse occupe toute la partie droite de la boîte. L’espace de vie de l’instrumentiste se réduisant à l’autre partie. Une vie étriquée dans un minuscule appartement, c’est ce qui attend le contrebassiste, victime de la place dont a besoin la contrebasse pour vivre. Car oui, pour un contrebassiste, cet instrument vit, il le regarde, l’observe quand il ramène une fille, ce qui la gêne et la fait partir. Il voue une véritable passion à son instrument mais le déteste également. Le début du spectacle commence par une ode à la contrebasse et sur son importance dans l’orchestre, en nous expliquant qu’elle donne le tempo et que sans contrebasse, un orchestre ne peut pas tenir. C’est pour cette raison que tous les orchestres sans exception en ont une, pourtant, personne ne les regarde ni ne leur prête attention, les contrebassistes sont rejetés au fond de l’orchestre et même les chanteurs sur scène ne sont pas capables de les voir, à son grand désespoir. Les bouteilles de bière se descendent au fur et à mesure qu’il explique l’importance de la contrebasse et petit à petit, cet objet, qu’il semblait idolâtrer, devient un véritable boulet pour lui. Alternant entre l’amour et la passion, il ne peut s’en passer. C’est sa drogue, sa passion, son outil de travail, il la trouve magnifique, mais elle le force à mener une vie de solitaire qui le pèse de plus en plus. Il explique qu’« on ne naît pas contrebassiste, on le devient » et que c’est souvent par accident plus que par choix qu’on joue de cet instrument, mais qu’une fois qu’on y goûte, on ne peut plus s’en passer car on en saisit l’importance.

Une pièce pédagogique

Si on découvre quel est le véritable rôle de la contrebasse dans un orchestre grâce à ce texte, le personnage se livre à un véritable cours de musique sur la contrebasse. Il nous fait (re)découvrir plusieurs extraits d’œuvres classiques tels que La Symphonie n°2 de Brahms, le « Prélude » de La Walkyrie de Richard Wagner, le concerto en mi majeur pour contrebasse de Karl Ditters von Dittersdorf, « l’ouverture » des Noces de Figaro de Mozart et La truite de Shubert en nous expliquant la place de la contrebasse dans ses morceaux. Il nous parle des différentes influences des compositeurs sur le traitement de la contrebasse, sur l’évolution de l’instrument qui a eu entre trois et six cordes pendant plusieurs années, et qu’il y avait des contrebasses différentes selon les pays. Ce qui rend cette découverte de l’histoire de la musique ludique c’est qu’elle n’est pas faite sous la forme d’une conférence. Au contraire, chaque fois qu’il évoque un compositeur, il nous livre une petite anecdote qu’il ponctue de son avis sur la petite histoire qu’il vient de raconter ou sur ce qu’il pense de celui qu’il vient de citer. Ludique et drôle, cette pièce nous sensibilise à la musique et à son histoire sans oublier de parler de notre société.

« L’orchestre est le reflet de notre société »

Selon le personnage, l’orchestre est le microcosme de notre société. Le maillon essentiel de la chaîne, ici le contrebassiste est méprisé par les autres membres de l’orchestre ou par le public, comme peut l’être le simple employé dans une société, rabaissé par ses supérieurs. Pour un contrebassiste, c’est quasiment impossible de gravir les échelons et même s’il fait partie de l’orchestre national de Paris, il n’est qu’un fonctionnaire dont le salaire est minime alors qu’il fait rêver chaque soir des milliers de personnes. Il fait partie des petites mains capables de faire vibrer le public alors que personne ne le remarque. Aucune ascension sociale n’est possible pour lui, et le contrebassiste semble être le petit pauvre de l’orchestre, celui, qui bien que faisant tout ce qui peut, ne recevra aucune récompense ni aucune reconnaissance. Il aime secrètement une mezzosoprano qui ne sait même pas qu’il existe et qui ne pourra jamais s’intéresser à ce misérable petit contrebassiste dont la passion prend trop de place dans sa vie. Elle qui brille, qui est invitée par les plus grandes célébrités de la musique, vit dans un monde plein d’étoiles alors que lui regarde de loin ce monde plein d’étoiles. Au final, il nous décrit une certaine lutte de classe entre un petit fonctionnaire qui rêve de la grande star qui ne le remarque pas.

© Atelier Théâtre Actuel
© Atelier Théâtre Actuel

En plus d’entrevoir de façon tendre et humoristique la vie d’un contrebassiste, on découvre l’histoire de cet instrument atypique, le tout sur fond de lutte de classe et de critique de la société trop figée et codée. Le seul reproche qu’on pourrait faire à la pièce, c’est qu’il ne joue pas vraiment de l’instrument sur scène.

Jérémy Engler

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