Un corps à cœur au Théâtre de L’Essaïon à Paris

Extrait du livre de Michel Onfray publié en 1996, Le désir d’être un volcan, premier tome de son Journal hédoniste, Le corps de mon père est un spectacle intimiste joué et mis en scène par Bernard Saint Omer au théâtre de l’Essaïon de Paris. Du 25 août au 1er octobre 2016, du jeudi au samedi puis du 10 octobre au 1er novembre 2016 les lundis et mardis, la compagnie Rhizomes propose un spectacle où récit intimiste et sculpture d’une vie se mélangent.

Un texte magnifique mais pas fait pour être dit

© Frédéric Toulet
© Frédéric Toulet

Michel Onfray a écrit plus de 80 romans et la plupart – pour ne pas dire tous – a pour point commun une langue littéraire admirable. Cette langue est si pure, si travaillée et le vocabulaire employé est tellement spécifique, et parfois soutenu, qu’il est très difficile de rendre ce texte parfaitement audible. Tel est le challenge accepté par Bernard Saint Omer qui tente de donner vie à cet hommage d’un auteur à son père.

Dans ce récit autobiographique, le philosophe évoque la relation qu’il avait avec son père, cet homme caractérisé par un profond mutisme. Rares étaient les moments où ce dernier parlait à son fils, tout passait par des gestes, par une posture, une odeur… Tous ces éléments intrinsèques à la figure paternelle ont marqué le petit Michel qui en a mémorisé les moindres aspects. C’est avec une précision extrême et une grande pudeur qu’il nous les raconte. Les mots sont si justes que même sans image, même sans jouer le père, on sent sa présence sur scène, on se le représente et se l’imagine se raser, se parfumer, aller au champ, etc.

Il allait au champ comme tout ouvrier agricole qui se respecte mais, en plus de décrire avec une extrême précision son père, le philosophe nous dépeint la société agricole de l’époque. En faisant le portrait de son père, il aborde le thème de la condition ouvrière au milieu du XXème siècle.

Le livre dont est issu l’extrait interprété par Bernard Saint Omer est le premier tome de l’œuvre globale Le journal d’un hédoniste, rappelant que, par ce livre autobiographique, l’auteur souhaite nous montrer sa recherche du plaisir, thème propre à ce courant philosophique. C’est dégoûté par cette condition ouvrière agricole qu’il envisage de chercher un autre moyen d’obtenir du plaisir. Si dans cet extrait, on ne nous dit pas quel plaisir il trouvera ailleurs, on comprend bien qu’il déplore la soumission totale et obligatoire de l’ouvrier au patron et profite de ce texte pour la dénoncer et s’en affranchir…

Comment rendre oral un texte qui n’a pas vocation à l’être

Le mot « journal » pour caractériser cette œuvre n’est pas anodin. Un journal c’est un recueil de pensées, de moments de vie qui mis à bout à bout racontent l’histoire d’une vie. Si le journal livre une vie à celui qui le lit, il est difficile de restituer la force de ce texte à l’oral. Pourtant le comédien fait sien le texte et décide de mêler ses deux passions, le théâtre et la sculpture pour nous narrer cette histoire.

© Frédéric Toulet
© Frédéric Toulet

Le décor est fait main et est très astucieux, montrant le côté débrouillard du comédien-metteur en scène qui rappelle celui de Michel Onfray. Comme lui, sur scène, il ne veut rien devoir à personne et veut vivre de sa passion tout en la partageant. Ainsi, la cave du théâtre de l’Essaïon devient l’atelier d’un homme qui a lui-même construit sa vie grâce à l’image d’un père. On le voit sur scène faire du pain qu’il nous fera goûter, puis tailler des morceaux de fer et nous découvrir sa petite maison faite de bric et de broc où tout est fonctionnel. Une télé est cachée dans un meuble au-dessus du four, des vêtements tombent du toit, une échelle devient siège… et le corps du père prend forme sous nos yeux au fur et à mesure que la pièce évolue et avance…

En travaillant les différentes matières, en nous montrant qu’il est capable de créer son propre univers, le metteur en scène nous dépeint un personnage vivant de choses simples et droit dans ses bottes. Il n’a pas oublié d’où il venait et raconte l’histoire de son père tout en travaillant comme s’il s’agissait d’une anecdote mentionnée tandis qu’il est à l’ouvrage.

Toutefois, si, en plus de nous montrer le côté indépendant du narrateur, les différentes activités qu’il réalise sur scène nous permettent de ressentir les odeurs et de sentir la vie à l’époque de son père, on perd parfois le fil du récit. Le texte étant très littéraire et soutenu, on se laisse vite distraire par la minuterie du four, par sa performance d’archer ou par le travail que réalise Bernard Saint Omer sur scène, ce qui peut nous faire décrocher du texte. Focalisé sur ce qu’il fait, on risquerait de passer à côté de l’essentiel, la poésie d’un récit de vie.

Ce n’est pas évident de mettre en scène un texte qui n’a pas ni vocation à être théâtralisé ni à être oralisé, pourtant Bernard Saint Omer incarne un Michel Onfray, racontant son père, authentique. Par le travail qu’il réalise, il nous le montre comme un homme qui recherche un plaisir simple, un plaisir inculqué par un père présent mais discret qui, dans son mutisme, ne recherchait lui-même qu’une seule chose, la paix et le plaisir…

Jérémy Engler

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