Le corps comme langage, Be my Marguerite (ou dans l’étrangeté de la solitude)

Du 5 au 28 juillet 2019 (relâches le 9, 10, 11, 12, 13, 16, 23 juillet) joue Be my Marguerite (ou dans l’étrangeté de la solitude), un spectacle pluridisciplinaire, mêlant théâtre, danse, musique, au Théâtre Transversal, dans le cadre du Festival OFF d’Avignon. Ce spectacle est une création de la jeune compagnie suisse Dyki Dushi.

À l’entrée en salle de Be my Marguerite (ou dans l’étrangeté de la solitude), vous êtes salué. La comédienne, Madeleine Bongard est seule au plateau, assise sur ses genoux. Elle sourit. Derrière elle, de multiples bustes en papiers de soie sont suspendus, bras, jambes et têtes arrachés. Ce sont des sculptures de style gréco-romain, dont la présence au plateau interroge. Que fait cette jeune femme au regard bienveillant devant cet amoncèlement de corps qui pendent dans le vide ?

Une femme plurielle

Marguerite, appelons-la ainsi, livre aux spectateurs une histoire, la sienne, faite de peurs, de colère, de désirs, de mélancolie, et de folie parfois. Ses mots sont ceux de Marguerite Duras, issus de documentaires ou d’interviews, auxquels s’ajoutent les mots de Madeleine Bongard. Cette histoire n’est pas un récit bien construit, suivant un fil narratif cohérent et réfléchi. Marguerite, le personnage fictionnel, procède par associations d’idées, et parfois, se laisse engloutir par des émotions trop fortes. Sur scène, la comédienne traduit cette richesse de sentiments par un dialogue sincère avec son public. Jamais elle ne le quitte des yeux, elle prend conscience et charge de son destinataire. Pourtant, Marguerite est bien seule sur scène. Si elle n’était pas regardée, existerait-elle ?

« J’ai perdu ma colère, en même temps que ma douceur. J’ai perdu ma haine autant que ma faculté d’aimer. Je suis devenue totalement apolitique. Je ne ressentais plus rien. »

© Julien Petit

Marguerite est une femme paradoxale. Elle est à la fois fragile et révoltée. Révoltée d’être contrainte à un jeu social, auquel elle prend part consciemment, révoltée d’être contrainte au silence, révoltée de ne pas exister aux yeux du monde, ni à ceux de John. C’est une dialectique qui se dessine progressivement le temps du spectacle, jusqu’à l’implosion.

Les mots suffisent-ils ?

Comment aimer lorsqu’on est seul.e ? Le procédé scénographique des corps inertes pendus aux cotés de Marguerite renforce la solitude de cette femme. La symbolique de ce procédé est même double, les corps donnent à la fois l’illusion d’une présence et matérialise les troubles du personnage. Ce sont des hommes, des femmes, croisé.e.s dans une vie. Ils habitent l’inconscient de cette femme comme ils habitent le plateau.
L’utilisation des vidéos projetées sur les corps devenus écrans, permet de rentrer encore un peu davantage dans cette conscience meurtrie. Les brides d’images supplantent parfois les mots. Certains gestes complètent une parole, une musique appuie un propos, et finalement, au procédé majoritairement littéraire, s’ajoutent d’autres arts. Le langage ne suffit plus. Ce que Marguerite essaie de transmettre, est de l’ordre de l’indicible.

© Julien Petit

La musique se fait plus retentissante, le rythme s’accélère, à en assujettir le corps. L’intellectuel se dérobe, le corps n’est plus que pulsion. Le langage corporel est souvent plus vrai, ici, il est absolu. C’est comme si les mots n’avaient jamais existé, comme si les émotions si longtemps contenues, pouvaient enfin vivre. Il n’y a pas de plus belle vérité que ce langage. Le corps ne peut mentir.

« Le temps se suspend. Le mouvement est à lui seul une œuvre. Le corps est à lui seul une œuvre à capturer. »

Madeleine Bongard touche la beauté du doigt, avec délicatesse d’abord, puis l’embrasse, à bras le corps. Un bel, très bel instant d’art, dépassant la simple idée de performance. Une sensibilité et un courage époustouflant pour ce seul en scène. Oui la beauté peut changer la vie des gens !

Marie Robillard

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