Les corps sonores qui nous font vibrer

Corps sonores est une bande-dessinée composée d’une succession d’une vingtaine d’histoires, écrites et dessinées par Julie Maroh, qui était présente au 44ème Festival International de la Bande-Dessinée. Au programme de cette bande-dessinée éditée par Glénat : de l’amour – non – des amours, des sexualités, et des différences, à l’épreuve du quotidien.

Une bande-dessinée à la croisée des chemins

© Julie Maroh / Glénat
© Julie Maroh / Glénat

Tout se passe le 1er juillet à Montréal, une journée de déménagements, une journée donc chargée de symboles : la journée de tous les possibles, la journée de tous les changements. Après un doux avant-propos de Julie Maroh, qui semble vouloir célébrer toutes les diversités, on commence par une métaphore de la vie amoureuse. Sur trois pages s’exécute un ballet, constitué de voitures, de monsieur et madame tout le monde, et d’un couple, dans les turpitudes du quotidien. Main dans la main, les deux personnes totalement androgynes défilent dans les rues, dans le métro, et au final tombent sur une carte : il s’agit d’un plan, qui part de la rencontre et mène à la rupture ou à la vie ensemble, par un chemin, par un autre, avec tous les raccourcis et correspondances qui permettent d’arriver plus vite à la fin du parcours.

Si l’on devait parler de thématiques, on pourrait en dégager trois : le genre, la sexualité et l’amour. Certaines des « nouvelles » de ce recueil croisent deux ou les trois thématiques ; d’autres ne se consacrent qu’à une seule. Souvent, nous serons « piégés » dans une histoire : on va se reconnaître dans un personnage – par exemple une femme sous l’emprise d’un trac énorme au moment de dévoiler ses sentiments à l’autre – personnage dans lequel on peut se reconnaître facilement. Et quelques pages plus loin, on se rend compte que « l’autre » en question n’était pas une personne – mais un couple. Ces unions à trois ne sont pas chez nous une norme sociale encore bien démocratisée ; ces « trouples » commencent à faire parler d’eux, car intimement liés au « polyamour », fait de pouvoir être amoureux de plusieurs personnes à la fois. Le sentiment d’empathie nous permet d’épouser ces valeurs qui semblent nouvelles : on se reconnaît dans des personnages qui nous ressemblent, et on s’aperçoit que les situations sont analogues, mais loin d’être identiques. Se retrouver chez quelqu’un d’a priori si différent est parfois étrange, parfois émouvant, et souvent rassurant ; constater l’altérité chez un semblable nous permet de relativiser, d’avoir moins peur du regard des autres. Ainsi, on se sent moins « monstrueux », moins « anormal » ; on peut constater que ce que certains considèrent comme des « déviances » ne sont rien d’autres que des usages que nous ne considérions pas, tant les codes « amoureux », « sexuels » ont longtemps été sclérosés. Lire Corps sonores, c’est trouver sa résonance dans une histoire proche de la nôtre, et vouloir – ou non – s’en rapprocher en fonction de nos envies. Parfois on s’accorde avec les histoires, parfois non : dans tous les cas, ce n’est jamais grave tant qu’on fait l’effort de comprendre la situation.

Un sentiment nébuleux, loin d’une narration linéaire

Cet article a beaucoup tardé à sortir ; je me dois de l’avouer en tant que rédacteur. Je me permets, pour un paragraphe, d’utiliser la première personne du singulier ; non pour me justifier, mais pour admettre une subjectivité nécessaire – je pense – à la rédaction d’un article à ce sujet. Une fois que j’ai refermé l’album, j’étais totalement perdu ; je me demandais ce que je pourrais en dire – non pas que le livre soit vide – mais parce que tout était brouillé dans mon esprit. Il y a beaucoup d’histoires très différentes, beaucoup de notions, beaucoup de vies à aborder ; et même si le fil rouge des thématiques se remarque évidemment, il est difficile d’en parler avec justesse. Du conflit entre un homme et ses amis à propos de sa copine « polyamoureuse » – notion qu’il n’arrive pas à admettre – à l’amoureux muet rongé par la jalousie lorsque son compagnon ne rentre pas à temps, il y a un univers, avec notamment deux jeunes enfants qui vivent un premier amour, ou la manière de vivre une relation amoureuse malgré un handicap moteur – relation pas si différente d’une autre. Le message est dense, et pourtant, on se déplace dans un dessin brumeux, une narration plutôt hachée, et un propos dont le fond exclut la haine. Ne vous attendez pas à vivre une histoire de 300 pages – attendez-vous à en vivre une vingtaine. La chose est troublante, certes, mais on a l’impression de se reconnaître dans toutes les histoires, et de vivre un peu plus à chaque page.

Cette succession d’histoires, on l’envisagera comme assez proches de City & Gender, une bande dessinée qui racontait une histoire par page, sur les mêmes thématiques. Cela tranche évidemment de Skandalon ou du Bleu est une couleur chaude car on ne suit plus l’histoire d’une personne pour célébrer la diversité – on en suit une multitude. On pourrait en tirer deux constats : d’une part, on pourrait se dire que le processus de création qui a donné Le Bleu est une couleur chaude ou Skandalon est révolu, pour diverses raisons, idéologiques ou personnelles. D’autre part, on pourrait se dire que Corps Sonores est un aboutissement artistique : ce que l’on vit dans un roman graphique d’une centaine de page, on arrive en partie à le retrouver dans une dizaine de pages ici. Avec d’autres cas, bien différents que ceux abordés dans le Bleu est une couleur chaude. Cette nébuleuse de personnages semble être le résultat d’un projet longtemps médité, et chaque chapitre, chaque page, chaque histoire évoquera quelque chose à son lecteur.

Pour conclure, Corps sonores est un défi artistique et technique : il met en scène une poignée d’existences, et nous montre une pluralité de façons de vivre, différentes des mœurs majoritaires, mais aucunement agressives ou contradictoires. Les procédés de narrations (les traits parfois flous pour les personnages, le parti-pris de la succession d’histoires, les différences physiques et psychiques placées côtes à côtes) ne peuvent pas susciter l’indifférence, peu importe le lecteur, et c’est en soi un exploit. Corps sonores laissera longtemps votre cœur résonner, et si ses idées pourront être accueillies de façons très différentes, elles contribueront à se poser de bonnes questions, et à réconforter ceux qui se sentent en dehors d’un « système » de vie.

Julie Maroh sera en dédicace à Lyon le 13 avril à la librairie Bande Dessinée !

Jordan Decorbez

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *