« Coup d’boule, flashball, et vive la France »

[TW : Violences policières ; racisme]

Image mise en avant : A nos corps défendants  © IanB

Les éditions La Fabrique mettent à la disposition des lecteur·rice·s dix livres de leur collection, que l’on peut télécharger gratuitement. On compte parmi eux La Domination policière, de Mathieu Rigouste, paru en 2012. Alors oui, ce livre n’est pas des plus récents. Néanmoins sa lecture semble aujourd’hui plus que nécessaire, eu égard à ce qu’il se passe en ce moment, devant nos yeux ébahis et nos corps confinés, vissés sur notre canapé.

Dans cet article, au titre tiré d’une chanson de Réveil Midi, qui a au moins le mérite de nous offrir quelques phrases-chocs, je vais parler de ce qui me met en colère. Je vais nourrir ma colère de quelques références, de quelques lectures surtout. Je ne les ai pas toutes mentionnées et il en existe beaucoup d’autres que je ne connais pas. L’Envolée Culturelle m’offre un espace, pour que ma colère se déploie. Je m’y exprime en mon nom.

Bon. Alors.

Autant le dire tout de suite : il va être un peu particulier, cet article. Vous n’êtes pas sans savoir que le 16 mars dernier, dans un discours dans lequel il nous a matraqué·e·s avec son lexique guerrier et ses coups répétés de « Nous sommes en guerre » – c’est pratique l’anaphore quand même –, le président de la République a annoncé, sans prononcer son nom, la mise en place du confinement. Il a encore fait appel, comme à chaque fois qu’un président nous parle de toute façon, à notre « sens des responsabilités et de la solidarité ». Solidarité, mon cul, aurait pu rajouter Philippe Katerine dans « Liberté » . Tiens, d’ailleurs, sa chanson, qui avait déjà du sens en temps « normal », en acquiert encore plus en ce moment…c’est marrant, non ?

Non. Non, ce n’est pas marrant. Parce qu’en fait, pendant que nous ne pouvons manifester notre colère que sur les réseaux sociaux, à coups de posts coups de gueule, de partages d’articles, ou de stories sur Instagram, des petits malins en uniforme s’amusent à profiter de « l’état d’urgence sanitaire » pour en mettre plein le dos, encore une fois, à une certaine catégorie de la population : les personnes racisées des quartiers populaires. Alors, l’égalité, la responsabilité, la solidarité, qu’en fait la police ? Elle s’assoit dessus, comme elle s’est assise sur Mohamed, 34 ans, trois enfants, à Béziers le 8 avril ! Mohamed qui, comme le rappelle le bédéiste Remedium sur Médiapart, est « le premier mort des suites d’une infraction au confinement ».

Les racines du mal

Mais avant de « dress[er] dans le sang l’infinie liste des morts », comme l’écrit Philippe Malone dans Septembres – bon, j’exagère, la liste n’est pas infinie, cependant elle s’allonge –, retournons un peu en arrière et essayons de comprendre. Pourquoi la police peut-elle tuer Mohamed, taser et frapper Ramatoulaye devant son petit frère, frapper et insulter Sofiane en l’entraînant sous un porche, ou éclater la jambe de Mouldi, sans susciter de condamnation de la part du Castagneur-en-chef – j’ai nommé Christophe Castaner –, ou même de l’IGPN qui désigne les actes de la police comme « a culpa castas – exempts de faute » ? Je m’excuse pour ce jeu de mot foireux digne des gamins au collège qui connaissaient mon nom de famille et qui me demandaient alors si je vendais des steaks à la récré. Il est au moins aussi foireux que le manque de réaction de ce monsieur, manque de réaction qui n’est d’ailleurs pas si étonnant, et vous allez comprendre pourquoi.

Dans La Domination policière, Mathieu Rigouste revient sur l’origine de certains corps des « forces de l’ordre » ainsi que de certaines techniques de contrôle et de « maintien de l’ordre ». L’une des premières phrases, dans son introduction, est celle-ci : « La police est un appareil d’Etat chargé de maintenir « l’ordre public » par la contrainte. Elle est organisée rationnellement pour produire de la violence. ». Bon. Nous sommes prévenu·e·s.

Je vais essayer de résumer une partie de ce que nous pouvons lire dans le livre de Mathieu Rigouste. Au moment des guerres de décolonisation, et même avant, les populations colonisées qui arrivent à la métropole vivent dans des bidonvilles. Sur ces bidonvilles s’érigent les banlieues ; la ségrégation socio-spatiale est alors construite en dur. En même temps que ces populations, sont en quelques sorte importées des colonies des techniques de coercition, telles que la contre-insurrection, « une forme de guerre policière, un régime de violence d’Etat centré sur la militarisation du contrôle », ainsi que les gens qui appliquaient ces techniques dans le cadre raciste qu’est la colonisation. Par un système d’attraction, de resserrement, on remarque aujourd’hui que cette violence se rapproche du centre : des colonies aux banlieues, puis des banlieues aux rassemblements des Gilets jaunes sur les places des centres-villes le samedi. Mais si maintenant elle a tendance à se généraliser et à s’exercer sur une plus grande part de la population, y compris non-racisée, le principal fondement de cette violence policière ramenée des colonies est le racisme, et cette dernière s’exprime toujours plus férocement dans les lieux du « socio-apartheid », que sont les quartiers populaires, sorte de « champs de bataille intérieurs ». La BAC, par exemple, y est très souvent présente, elle qui est née en 1971 à Saint-Denis, dans les derniers bidonvilles dont nous parlions plus haut. Elle est en cela un corps de police directement issu de la colonisation, du moins de ce qu’il en restait. Et finalement on se dit qu’ils sont bien tenaces, ces restes. Et que ce ne sont pas à proprement parler des restes, en fait. Peut-on appeler « restes » ce qui sert de paradigme à une institution, la police, et donc à l’Etat lui-même qu’elle représente ? ce qui est en fait un racisme institutionnalisé, un colonialisme intérieur ?

Dégoût

Il suffit d’ailleurs de regarder les commentaires de policiers sur les réseaux sociaux pour s’en convaincre…et pour rendre son repas du soir. Camille Polloni, dans son article « Confinement : dans les quartiers populaires, attention aux contrôles sous tension » du 28 mars, ainsi que dans l’émission « À l’air libre » du 31 mars, dans laquelle se trouve aussi Youcef Brakni, du Comité Vérité et justice pour Adama,  parle des commentaires de ce groupe facebook privé de 7000 membres. Dans ce groupe, rapporte-t-elle, de nombreux policiers publient et commentent des publications, parfois sous leur propre nom d’ailleurs, histoire de bien revendiquer leurs propos puants. Lisez plutôt.

 

Capture d’écran © Camille Polloni/Médiapart
Capture d’écran © Camille Polloni/Médiapart

De l’animalisation à la ghettoïsation, toutes les cases du bon gros discours raciste sont cochées, bravo les flics, super, merci. Amusons-nous encore un peu en rapportant un petit passage de la tribune de Marion Maréchal sur le site Atlantico – je mets le lien au cas où, mais vous n’êtes vraiment pas obligé·e·s de cliquer, ça lui ferait trop plaisir de faire des vues : « Il faut croire que l’exposition aux LBD est le triste privilège des Gilets jaunes. Ces zones de non-droit mettent en péril l’ensemble de la population. Si nous sommes en guerre alors il ne devrait y avoir aucun scrupule à y généraliser le couvre-feu ou à faire intervenir l’armée en appui des forces de l’ordre ». Waouh. Par quoi commencer ? On retrouve la ghettoïsation et la militarisation des contrôles en ligne d’horizon, en objectif à atteindre. Mais Youcef Brakni et Mathieu Rigouste, entre autres, font remarquer que ce sont des phénomènes déjà bien bien présents ; les banlieues sont en état d’urgence toute l’année, le confinement ne fait que le renforcer encore et encore. Mais, pour elle, ce n’est visiblement pas assez. Et puis les LBD strictement réservés aux Gilets jaunes, comment dire….ils sont testés dans les banlieues depuis plusieurs années déjà. Vous reprendrez bien un verre de mauvaise foi ?

Dans pas mal de médias, on trouve aussi des petites choses bien dégueulasses. En fait, au lieu de pointer du doigt les violences policières, certain·e·s préfèrent discréditer les victimes en mettant en avant leur casier judiciaire. Ah parce que ne pas être un enfant de chœur justifie le fait de se faire éclater la tronche par les flics ? Même quand tu n’as rien fait, quand tu es racisé·e, pour eux tu es déjà coupable. Tu sais ce qui t’attend. C’est ce que dit d’ailleurs Samim Bolaky, l’avocat de Sofiane, le livreur Amazon frappé et insulté lors d’un contrôle policier le 24 mars, alors que sa seule faute a été d’oublier son attestation lorsqu’il est parti récupérer ses affaires avant de prendre son service. Camille Polloni, dans l’article dont nous avons déjà parlé, rapporte les propos de l’avocat : « Dans les quartiers populaires, les contrôles sont source de crispation. Sofiane était apeuré avant même de croiser les policiers, il sait à qui il a affaire ». Ça n’a pas loupé.

Enfants de la République ?

Pour en revenir à Christophe Castaner, il s’est fendu d’un petit tweet le 27 avril pour réagir à une vidéo, publiée par Taha Bouhafs, dans laquelle des flics à l’Île-Saint-Denis insultent et frappent l’homme qu’ils ont repêché dans la Seine, dans laquelle il s’était jeté afin de leur échapper – et encore, le fait qu’il ait voulu s’enfuir, ce n’est pas ce qui importe ici, ce que le journaliste rappelle sur son post Facebook du 26 avril par ailleurs. Il a quand même fallu entendre « Un bicot comme ça, ça ne nage pas », pour que Monsieur le ministre l’ouvre. Tant que le racisme est insidieux, ça passe.

Le racisme, n’aurait, d’après lui, « pas sa place dans la police républicaine ». Elle n’a rien de républicain, cette police. Ce qu’il s’est passé le 26 avril, et ce qu’il s’est passé depuis le début du confinement et même avant, ce ne sont pas des bavures ou des dysfonctionnements. Arrêtons-là les euphémismes. « Tous ces éléments sont au contraire les conséquences de mécaniques instituées, de procédures légales, de méthodes et de doctrines enseignées et encadrées par des écoles et des administrations », écrit Mathieu Rigouste ; « Le racisme en France est structurel, systémique, inébranlable », dit IanB, fondateur du collectif Désarmons-les, dans son film À nos corps défendants. Reconnaissons-le : la France est toujours cette métropole coloniale raciste, violente et dégueulasse, et la police en est l’incarnation la plus achevée.

Alors quand Emmanuel Macron, dans son discours du 16 mars, parle de la Nation et de ses « enfants », j’ai juste envie de rire en fait. Est-ce que c’est normal que faire de la vie de certains de ces enfants une tragédie en trois actes, « humiliation / mutilation / mise à mort » ? De lire sur le post-it de cette femme, dans A nos corps défendants, qu’elle est considérée « comme quelqu’un qu’on colonise », dans son propre pays ? De se dire que « l’étreinte de l’infanticide » que la mère/le père pense utiliser en dernier recours dans Sweetie – autre texte de Philippe Malone – n’est pas qu’une menace, dans le « pays des droits de l’Homme » ? De penser que Nathan Lahire, dans « Grande écoute », pourrait égrener les noms des victimes de ces meurtres d’État encore pendant une heure ? Quelle blague sinistre.

 

Du 8 au 15 avril 2020, cinq morts suite à des contrôles policiers :

Le 8 avril, à Béziers : Mohamed, 33 ans

Le 10 avril, à Cambrai : Un homme. Son passager entre la vie et la mort.

Le 10 avril, à Angoulême : Boris, 28 ans

Le 15 avril, à Rouen : Un homme, 60 ans

Le 15 avril, à La Courneuve : Un homme, 25 ans

Depuis le début du confinement, au moins une dizaine de cas de violences policières, qu’il s’agisse de coups ou d’insultes, et bien souvent des deux – la liste est sans doute loin d’être exhaustive :

Le 19 mars, à Torcy : Chems, 19 ans

Le 19 mars, à Aubervilliers : Ramatoulaye, 19 ans

Le 23 mars, aux Ulis : Yassin, 30 ans

Le 24 mars, aux Ulis : Sofiane, 21 ans

Le 26 mars, à Aulnay-sous-Bois : Houssam, 25 ans

Le 1er avril, à Montceau-les-Mines : Walid, 30 ans

Le 4 avril, aux Lilas puis à l’entrée de l’autoroute, près de Montreuil : Mohamed, 22 ans

Le 7 avril, à Chanteloup-les-Vignes : une fillette, 5 ans

Le 10 avril, à Saint-Pierre-des-corps : Mohamed, 26 ans

Le 15 avril, à Noisy-le-Grand : le voisin d’un flic

Le 18 avril, à Villeneuve-la-Garenne : Mouldi, 30 ans

Le 26 avril, à l’Île-Saint-Denis : Un homme, 26 ans

 

Article écrit par Alice Boucherie

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