Coup de cœur de Dragomir pour Passagère du silence de Fabienne Verdier : le récit d’une expérience initiatique au cœur de la Chine ancestrale

Fougueuse et humble, c’est à travers le récit autobiographique de ses jeunes années dans la Chine de Deng Xiaoping que Fabienne Verdier nous présente son incroyable voyage au cœur de la calligraphie des grands maîtres chinois. Repoussant sans cesse les interdits du pays où elle a décidé de se rendre, pour apprendre et recueillir plus qu’un art de peindre, elle en reviendra à jamais transformée. De son expérience unique, elle fait un mode de vie, tiré des enseignements oubliés. Ainsi s’achève la révolution d’une toute jeune fille qui a su dompter avec sagesse sa fougue, laissant place à une artiste renommée. Voici la fresque que nous propose Fabienne Verdier, retraçant rétrospectivement son aventure initatique, des Beaux Arts au Sichuan, flanc des plateaux tibétains. Le récit sans détours d’une expérience unique, Passagère du silence, paru en 2003, touche notre âme et notre humanité sans commune mesure.

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«  Marche à l’étoile, même si elle est trop haute »

Élevée et initiée à l’art du dessin par un père dont la sévère exigence l’a amenée à repousser ses limites et sa perception, sans relâche, Fabienne Verdier a forgé son esprit à l’excellence. L’un des traits marquants de cette enfance reste l’abnégation tant que la réussite n’est pas atteinte. Néanmoins, cette rigueur de l’âme n’entraîne aucune flétrissure. En effet, Aristote déclare que la vie est animée par notre faculté désirante. Intarissable chez cette talentueuse étudiante qui, lassée par les concepts flétris du dessin occidental, désire s’abreuver aux sources du trait, elle décide de tout quitter pour l’inconnu. Ayant pour visée unique l’assouvissement de sa quête, aucun obstacle, pourtant nombreux et polymophormes, ne sait éteindre la flamme qui l’anime. Ainsi, son témoignage parfois cru et extrêmement dur semble s’effacer derrière l’objectif unique de son périple : devenir l’élève d’un de ces maîtres de la calligraphie er recueillir leur savoir ancestral.

La Révolution Culturelle, ligne brisée

Au cœur de la Chine de l’après Révolution Culturelle, l’imaginaire occidental porté sur l’Orient asiatique se heurte à la dure réalité d’un pays en proie à un égarement culturel. Tel est le triste constat auquel se heurte Fabienne Verdier. Néanmoins, c’est par la conjugaison d’une d’une détermination sans faille et de l’aide fortuite de certains dirigeants du Parti qu’elle parviendra progressivement à ses fins. Jouissant malgré elle de son statut d’étrangère, elle ne fait pourtant parti ni de ses camarades étudiants ni des sphères politiques privilégiées. A l’exemple de ses premiers repas à l’université, se déroulant dans une salle à part mais à la vue de tous, cette jeune occidentale reste isolée par une simple porte ouverte. Tenue à l’écart d’un monde qui l’observe avec défiance sans qu’elle puisse s’y fondre, la différence marquée est la première souffrance. Cependant, comme au fil d’une partie d’échec où chaque avancée relève du calcul stratégique, chaque étape est durement gagnée et les défences ennemies abattues. Un tel échiquier est cependant représentatif d’une époque où, malgré les strictes directives officielles, troubles sont les visages de cet ancien Empire du Milieu. Si les «  opposants » sont nettement identifiables, à qui se fier ? L’aide tant attendue viendra d’une voix aussi attendue que silencieuses, en regard des slogans officiels.

La calligraphie chinoise représente l’un des arts majeurs de la société et de la culture chinoise. Appanage des lettrés et des intellectuels, elle est par conséquent l’emblème de l’un des vestiges impériaux à éradiquer. Ceux qui en possédaient les clés sont contraints à l’autocritique publique ainsi qu’à cesser d’exercer leur art. Tout un savoir, toute une culture fut donc menacée d’extinction. Néanmoins, y accéder n’est pas à la portée de tous. Résultant d’une véritable initiation, devenir le disciple d’un de ces maîtres relève d’une faveur extrême et d’une obéissance aveugle. Mise en relation avec l’un d’entre eux, la jeune française doit oublier son œil d’occidentale pour voir le monde à la manière chinoise. Tout d’abord rebutée, elle s’exerce chaque jour à la calligraphie, reprenant sans relâche le modèle qu’elle a déposé la veille devant le seuil de celui dont elle désire l’enseignement. La calligraphie réside dans l’accord parfait entre fermeté et souplesse. Le pinceau, tenu si fermement qu’il ne doit pouvoir être retiré, est l’extension d’un poignet mobile et serein. De cette maîtrise découle la représentation du monde chinois, basée sur une perception philosophique et physique. D’un remarquable synthétisme, l’acte poétique, fils de la calligraphie, exprime subtilement l’embrassement d’une vision. Le silence nécessaire à cet acte est le vecteur d’une formidable expression, déplaçant l’esprit du peintre poète en même temps que celui qui observe ses traits.

Un voyage achevé ?

L’apprentissage de Fabienne Verdier fut ponctué de rythmes saccadés, preuves d’une lente mais sûre maturation. La voie qu’elle choisit ne fut pas une ligne droite, mais quelle voie exceptionnelle le fut ? Telle l’eau, elle contourna les obstacles sans jamais perdre de vue son objectif. Des voyages au sein des ethnies environnantes, des sages conseils de son maître aux infinis exercises de styles calligraphiques, une nouvelle vision se forma petit à petit. Des paysages aux mouvement de l’âme, elle puisa dans l’ancestrale culture que l’on a cherchée à faire disparaître. Ayant parcouru un voyage intime qui nous transporte dans un témoignage au cœur d’une terne page de la Chine, elle sut, avec un certain péril, briser un silence sclérosant. Exerçant actuellement et à sa manière cet unique art du trait, elle véhicule à son tour les échos d’une culture que l’on a voulu effacer.

Dragomir