En courant, dormez ! : La révolution dans la tranquillité du quotidien

En courant, dormez ! est jouée du 6 au 15 avril au Théâtre National Populaire de Villeurbanne. C’est une pièce d’Oriza Hirate, traduit en français par Yutaka Makino, et mise en scène par Olivier Maurin, avec Clémentine Allain et Mickaël Pinelli.

Le contexte révolutionnaire mis à distance

La pièce fait voir les derniers jours d’un couple, Sakae Osugi et Noe Ito, assassinés par la police secrète pour leurs idéologies anarchistes, le jour du grand tremblement de terre à Tokyo, en 1923.

La grande originalité de la pièce est qu’elle ne fait pas de ces personnalités historiques des personnages héroïques et tragiques ; ce qui aurait pu être la matière même de l’histoire – la révolution – et ce qui pourrait sembler être important au premier abord, est éludé. Leur engagement social et la menace de la révolution ne sont presque jamais évoqués, ou seulement par bribes, et très brièvement. L’enjeu extérieur demeure donc réellement à l’extérieur de la pièce : la révolution n’est perçue sur le plateau qu’au grondement sourd qu’on peut entendre entre chaque scène, et au bruit que font les bols de thé en s’entrechoquant, manifestant l’agitation des foules à l’extérieur… Ce n’est qu’à la toute fin de la pièce – alors que le public, lui, sait que le couple vit ses derniers instants – que les personnages évoquent la proximité de la mort, sans pourtant paraître réellement préoccupés ou alarmés… Au contraire, ils l’acceptent avec la plus grande simplicité : s’ils auraient aimé vivre encore un peu, la mort est là et ils l’accueillent avec le même calme dont ils ont fait preuve dans leur quotidien familial.

© Jacques Fayard
© Jacques Fayard

Un théâtre du quotidien

En effet, pendant plus d’une heure, nous sommes plongés dans la vie ordinaire du couple, qui tient éloigné de son quotidien les préoccupations politiques. Le spectateur est témoin de la relation en train d’être vécue, dans le plus grand calme – l’attente de l’épouse, ses déambulations dans la maison, ses chants, ses lectures, la préparation pour le bain, et la cérémonie du thé – moment de partage qui, entre tous, permet l’échange entre les deux amants. Le spectacle dans son ensemble n’est constitué que d’instants de vie, simples, ordinaires, où seulement les plus petites choses se disent. Finalement, les personnages ne semblent avoir rien d’autre à faire que d’exister… Jamais un mot ou un geste brusque ne vient rompre cette douce harmonie.

© Jacques Fayard
© Jacques Fayard

La langue au premier plan

Cette pièce singulière exige un jeu singulier. Les comédiens, finalement, ne jouent pas : ils n’essayent pas de faire apparaître un sens, ou une intrigue ; l’intérêt principal de la représentation est l’écoute de la langue, sa musicalité, et son rythme – ses enchaînements, ses silences, sa concision. Les personnages ne prennent pas la parole pour convaincre l’autre ; ils ne revendiquent pas une réelle volonté de dire et de signifier. Les répliques de chaque personnage prennent leur impulsion dans la réplique qui a précédé. Ils conservent la même énergie, et l’utilisent pour réagir : il en résulte une conversation extrêmement fluide et harmonieuse, où les répliques s’enchaînent les unes aux autres avec musicalité, créant une vraie osmose entre les amants. On peut également remarquer les interjections – « héé », « aah » ou « humm » omniprésentes : c’est ici un moyen permettant de maintenir le lien avec le locuteur, ils montrent l’attention qu’ils portent à ce que l’autre est en train de dire. Les comédiens font preuve d’une réelle volonté de s’approprier ces marques linguistiques singulières, héritages de la langue japonaise. Malgré ces efforts, ils ne parviennent cependant pas à les insérer avec harmonie dans la langue française, rendue étrange par ces interjections qui creusent un écart avec la dimension du reste pleinement mimétique du langage. Quant aux gestes, ils témoignent de la même intention que les mots : ce sont ceux du quotidien, mais toujours pleinement habités par le comédien.

Selon Olivier Maurin, « Le quotidien est en fait très peuplé et toujours en action […] Il est tout sauf ennui ». Si le spectacle est en effet appréciable pour sa douceur, et intéressant esthétiquement, il exige cependant de la part du spectateur un renoncement au divertissement et au spectaculaire, et une attention redoublée au langage. En effet, il manque peu de choses pour que le bien-être bascule dans l’assoupissement. L’attention étant diminuée, la somnolence empêche de profiter pleinement de chaque instant du spectacle. Néanmoins, il est possible qu’elle soit assumée par la représentation – qu’elle soit un parti-pris visant à plonger le spectateur dans un état singulier, presque hypnotique, au plus proche de l’atmosphère onirique de la pièce elle-même.

Chloé Dubost

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