Couronner Christine

Parfois, on peut aller noyer sa déception amoureuse à Londres et en revenir la tête pleine d’idées insolentes et lumineuses. Après un cursus scolaire rondement mené (hypokhâgne-khâgne-ENS de Lyon), Héloïse Letissier s’éloigne quelques temps, non par amour pour Elizabeth II, bien qu’entre reines on doit se comprendre, mais par besoin de guérir – Cupidon est cruel. En traînant dans les bars parmi les nuits solitaires, H. L. n’a pas rencontré des hooligans et autres yodlers des bas-quartiers, mais des drags queens qui lui ont remonté le moral – entre reines, on se comprend. C’est ainsi que naît Christine and the Queens, qui sort après quelques EP bancals un fantastique album, « Queerement » intitulé Chaleur humaine.

Le souffle saccadé

La première question que l’on pose à tous les nouveaux artistes est « quelles sont vos influences ? », comme s’il fallait justifier, excuser, pardonner l’intrusion dans le grand territoire de l’art. De ce côté-ci, Christine and the Queens se défend plutôt bien : le titre de son album est emprunté à Alain Bashung, Je me dore : « Je me dore à tes airs / à tous les luminaires / à l’endroit à l’envers / à la chaleur humaine ». On retrouve chez Christine and the Queens (parfois abrégé QΛTC) une acuité des paroles similaires. La langue est aiguë, se dévoile parfois par allusions, se retrouve saccadée. « Je descends deux enfers plus loin / Pour que l’orage s’annonce », profère la chanteuse dans Saint Claude. Allusion aux neufs cercles de Dante, aux régions infernales gréco-romaines, aux différents degrés bibliques ?

Clip officiel de la chanson Saint-Claude

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Claude vient du grec klaudios que l’on retrouve dans le verbe « claudiquer ». Le saint de cette chanson est un « Saint Boiteux », qui peut référer à cinq martyrs, deux empereurs, deux communes françaises, un évêque, voire une municipalité du Québec, rayez la/(les) mention(s) inutile(s). Au jeu de l’ambiguïté, Christine and the Queens est très experte, maniant la langue de Racine et celle de Milton à la façon d’une escrimeuse. Et le titre sanclaudien n’est pas le seul à naviguer habilement entre ces deux langues.
Pour en revenir aux influences, notons aussi l’éclectisme de Christine : hip-hop américain, Beyoncé, Michael Jackson, Lou Reed, et d’autres comme Christophe ou William Sheller. Avec elle, le plaisir du name dropping est illimité.
Sa musique est souvent qualifiée de « minimaliste », ne serait-ce que par l’artiste elle-même ; et dans l’interview accordée à l’émission de Laurent Ruquier On n’est pas couché, Christine concède que le titre peut être en décalage avec une retenue dans l’instrumentalisation. Mais comme dans l’art pictural, ce jeu avec les espaces vierges permet de renforcer les zones pleines : aucune sonorité n’est inutile. Le dépouillement n’est pas une froideur mais une simplicité, un effeuillage. Comme un corps, la musique se désaffuble d’arrangements superflus pour renforcer la crudité de la voix.
Si Christine and the Queens est un nom de groupe, les reines contactées n’ont pas été intéressées par ce projet, et c’est toute seule, qu’H.L. a dû faire ses preuves. Elle n’en a cependant pas oublié le monde de la nuit et mène par-ci, par-là, une réflexion sur le genre. C’est un domaine assez peu abordé dans la chanson française, à l’exception d’une chanson de Stromae (qui est certes belge une fois), dont Christine a fait les premières parties en mars dernier.

Le titre Nuit 17 à 52, et surtout son clip, approche plus frontalement cette vexed issue1. Il faut souligner la beauté à tous égards de cette chanson, qui a tout du tube et de la chanson savante à la fois. Dans le clip, Christine y campe la maîtresse, la femme et l’amant, dans un mélange des duos à faire pâlir Christophe Honoré de jalousie (ou de was ist das ?).

Titre Nuit 17 à 52

Si Christine pose la question, elle n’y répond pas, et elle explique dans un des articles des Inrockuptibles qui lui est consacré que ce ne sont pas les réponses qui lui importent. Pour une jeune femme de 26 ans, c’est le parcours qui importe, et cela se comprend : danse (classique), théâtre (contemporain), musique et vocalises, la chanson n’est pas son seul cheval de course, même si elle avoue que sortir un deuxième album lui plairait bien.

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Avide des vents qui venaient disperser

Le projet « Christine and the Queens » prévoit de mêler musique, performance, vidéo, dessin et photographie, une sorte d’œuvre d’art tout-en-un plutôt incongrue. Sur scène, Christine se laisse aller, se laisse revenir et repartir : elle donne tout, et le public en est heureux. H. L. explique un peu partout que le surnom « Christine » est une façon de s’autoriser, de s’affranchir des contraintes. À travers le personnage, elle obtient une liberté qu’elle ne s’offrirait pas sous son véritable nom. Vieille technique, mais d’autant plus intéressante chez une jeune femme qui connaît les réseaux sociaux dans une ère où l’identification, la géolocalisation et une ribambelle de machinations connaissent un véritable succès.
Contre cet excès de be yourself, express yourself, love yourself, create yourself2 où on ne sait plus très bien ce que yourself désigne, Christine and the Queens montre un personnage, et reprend une théorie développée notamment par André Gide : le masque est la personne, on joue son propre rôle tant et si bien que l’art est à la fois voile et dévoilement, révélation et dissimulation. Au jeu de l’ambiguïté, etc.
« Christine » est la féminisation de « Christ ». Faut-il voir dans ce surnom un complexe du messie ? Ou alors un fort penchant pour le martyre (quatre Saintes Christine se recommandèrent à Dieu à travers divers flammes, écartèlements et pluies de flèches) ? Ou bien, là encore, un grand jeu d’ambiguïté, entre Christine de Stephen King et Christine d’Alexandre Dumas, la chanson éponyme de Siouxies and the Banshees et l’astéroïde 1907 XT. Souhaitons que Christine ans the Queens n’ait pas une carrière astéroïdale, et qu’elle demeure un peu plus longtemps dans le ciel musical. Les onze chansons de son premier album ouvrent les portes d’un univers personnel, que l’on a envie de mieux découvrir.

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Bouquet de fleurs à la main, pose traditionnelle de l’amoureux à qui l’on a posé un lapin, coupe à la Lana del Rey, décor réduit au strict minimum, Christine joue déjà dans la cour des grands. Pourtant, on a du mal à la comparer à qui que ce soit : preuve d’une originalité surprenante. Prix « Découverte » du Printemps de Bourges et prix « Premières Francos » des Francofolies, Christine and the Queens n’a que deux récompenses pour l’instant, mais elle n’est qu’au début de sa carrière de chanteuse, et il n’y a aucun doute qu’elle en recevra bientôt d’autres, hors des catégories réservées aux débutants.

Dernier fait significatif : tout le monde s’accorde sur la qualité musicale de Christine and the Queens. Dans la lignée directe de Stromae, charge à elle maintenant d’entretenir ce succès pour toucher tous les publics et ne pas finir en « buzz 2014 ».

Willem Hardouin


1 Traduction : une question controversée

2 Traduction « Sois toi-même », « Exprime toi toi-même », « Aime toi toi-même » « Sois ta propre création »

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