Créatures, une création un peu trop ambitieuse

La compagnie Moteurs Multiples, active dans la transmission et la création artistique en Rhône-Alpes, met en scène, jusqu’au 27 février leur pièce Créatures, au Théâtre Les Ateliers. La démarche de Lise Ardaillon, auteure, metteure en scène et comédienne et Sylvain Milliot, auteur, musicien et compositeur s’articule autour de créations où l’on peut retrouver musique, parole, art visuel pour créer une réflexion philosophique et esthétique chez le spectateur. Or, le problème dans Créatures, c’est qu’il y a trop. Trop de pensées et de souhaits en même temps, qui du coup, perdent le spectateur, malgré des idées ingénieuses.

Une intrigue compliquée…

L’histoire est futuriste, la pièce est appelée « fable de science-fiction ». Elle veut reprendre quelques codes au théâtre grec, avec des personnages entre épopée et tragédie, et des chœurs. Cela partait d’une bonne idée, mais comme c’est le cas pour beaucoup d’éléments dans la pièce. Le problème réside dans la complexité de l’intrigue, portée par seulement deux acteurs, qui incarnent chacun au moins cinq personnages d’époques différentes. Pour le coup, la règle des trois unités manque un peu d’influence dans le récit. Il s’agit pour l’histoire d’une scientifique du M.I.T qui, en étant arrivée à cloner sa conscience dans un serveur informatique, lance un mouvement de clonage qu’on appelle le Grand Upload. Le personnage de Blatte la subtile nous permet de voyager dans les époques pour voir l’influence de cette pratique, ses antagonistes, ses conséquences. Ainsi on voit la révolte des Enfants de la Finitude contre ce monde technologique poussé à l’extrême. Elle est incarnée par Ulysse, le fils d’Esther, la scientifique à l’origine du Grand Upload. On aurait pu penser Ulysse comme le personnage d’Homère ou encore de Joyce, qui entamerait un voyage initiatique dans ce monde artificiel. Il se révolterait alors contre ce qu’il a vu. Or, le récit ne prend pas ce chemin et on ne voit qu’un flash de ce personnage qui aurait pu porter l’intrigue dans une dimension plus accessible. C’est un des problèmes de l’histoire : trop d’épisodes, de réflexions, trop d’informations pour le spectateur. Il y a à la fois l’intervention du surnaturel, de l’artificiel, et de la Nature, qui finit par déclencher une tempête électro-magnétique et plonge les hommes dans les ténèbres. C’est donc de là que les personnages de Blatte la subtile et Darius entreprennent leur recherches sur le passé. Ils veulent connaître la manière dont a été créé tout ce monde de l’Upload. Mais la réponse se trouve au fin fond de l’Océan Pacifique puisqu’une Intelligence Artificielle y a été implantée et gère le réseau de vivants, sans qu’ils puissent cette fois se révolter et tenter de tout détruire. Cette histoire est intéressante mais on regrette qu’elle ait été articulée par des retours en arrière dans le futur, qui perdent le spectateur. Il y a trop de choses à dire, à montrer, à faire passer. On voit bien la volonté de cette compagnie : conférer à cette histoire une portée bio-éthique, philosophique. Mais il est compliqué de transmettre cela en même temps qu’une intrigue peu claire et un jeu esthétique. Le langage est en effet très recherché, la voix off qui veut indiquer et contextualiser les épisodes utilise comme un code verbal, peut-être poétique mais qui n’aide pas en tout cas la compréhension de l’histoire.

Qui pèse sur une mise en scène pourtant pleine d’idées

L’ambition de cette pièce étouffe la compréhension de l’intrigue car elle la dispose dans un cadre symbolique. Celui-ci est pourtant très réussi : les chœurs sont représentés par une forêt de micros, ce qui montre que les voix ne sont que mécaniques, artificielles, résultats d’un clonage. La désincarnation est aussi visible dans le jeu majestueux des lumières. Lorsque les personnages se placent devant une source lumineuse, ils sont projetés sur les murs du décor. Ils deviennent alors ombres mouvantes grâce à une lampe torche ou bien silhouettes très noires, comme on en verrait dans des dessins animés, grâce à un filmage en contre-plongée. On capte alors bien la déshumanisation que dénoncent l’histoire et ses auteurs. On peut noter aussi la qualité du travail sonore, qui donne une véritable place aux chœurs, même s’ils ne sont pas présents sur scène. Ainsi, le thème du présent et de l’absent servent l’idée d’un humain en train de perdre sa mémoire, non sauvegardée dans le système. Pour cela, la mise en scène est intéressante. De plus, le choix d’une scène toute en profondeur permet des effets visuels plutôt inédits : on peut voir Blatte la subtile se perdre dans la forêt de micros, on la voit disparaître peu à peu, elle n’a pas besoin de se réfugier en coulisse pour s’absenter. Cela crée aussi quelques longueurs puisque les personnages se plaisent du coup à déambuler dans ce grand décor mais l’effet visuel est fascinant, on n’a pas l’habitude de la profondeur de champ au théâtre. L’utilisation de la fumée est belle visuellement puisqu’elle enrobe les micros de vapeurs grises. Mais si elle matérialisait bien le moment où sont évoquées les aurores boréales, le fait qu’elle soit réutilisée plus tard et pour une toute autre raison déroute et en fait revenir au ressenti du trop plein.

On a alors une création pleine de volonté et de bonnes idées mais pas forcément toujours bien jaugée. Difficile pour un spectateur d’apprécier et l’intrigue et la mise en scène. Elles ont toutes les deux des qualités mais vu qu’elle se superposent et offrent beaucoup d’informations, on est contraint d’abandonner des aspects de la pièce. La compréhension du texte est bousculée par les effets visuels et ceux-ci auraient peut-être mérité une histoire plus épurée, plus claire, avec un langage simple pour pouvoir s’épanouir. Créatures est une pièce qui suggère beaucoup mais qui ne donne pas forcément des réponses et des aboutissants clairs. On regrette de passer à côté de beaucoup de qualités en essayant de se concentrer sur d’autres. Des idées d’une dimension lointaine, comme si la science-fiction dépassait l’entendement, pourtant indispensable au théâtre.

Solène Lacroix

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