Créer et transgresser avec Agnès Régolo et Les règles du savoir vivre

La compagnie Du jour au lendemain propose au théâtre du Balcon, pendant le festival Off d’Avignon, du 7 au 30 juillet, à 15h30, une pièce de Lagarce : Les règles du savoir-vivre dans la société moderne. Rencontre avec Agnès Régolo, metteuse en scène :

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© Ghislaine Malaterre

Comment êtes-vous arrivée au théâtre ?
Agnès Régolo : Je suis arrivée au théâtre au début comme interprète, j’ai fait beaucoup de théâtre, et j’ai fait un petit peu d’images, mais j’aime bien les deux pratiques. Il y a maintenant quelques années je suis passée à la mise en scène en parallèle, et là, (avec Les règles du savoir-vivre dans la société moderne) c’est un peu mon retour sur le plateau, ça fait un moment que je n’avais pas joué. Et donc on joue ce texte de Lagarce, accompagné de deux musiciens, avec toute une partition, de la chorégraphie et tout, je suis vraiment contente. D’autant plus que je me suis consacrée beaucoup à la mise en scène lors de ces aventures.

La compagnie date de 2009, c’est moi qui l’ai initiée, avec des camarades, avec qui on avait vécu des aventures précédemment. C’est une compagnie qui est basée à Marseille, et Les règles du savoir-vivre est notre sixième spectacle.

Pourquoi, selon vous, mettre en scène du Jean-Luc Lagarce est particulièrement pertinent aujourd’hui ?
Agnès Régolo : 
Je trouve que c’est un auteur qui a une grande classe, beaucoup d’humour, et d’acidité, qui porte un regard comme ça, sur nos existences, avec beaucoup de surplomb. Vous savez, il était atteint du SIDA, il est mort très prématurément. Il écrit ce texte Les règles du savoir-vivre sachant que son temps est compté, et il a un regard sur nos trajets de la naissance à la mort qui, je trouve, est très stimulant. Il part d’un manuel qui a été écrit à la fin du XIXème siècle, il en tord la finalité, pour en la violence, la brutalité, et il va montrer en quoi ce manuel peut être liberticide, l’influence qu’il peut avoir sur les existences de chacun, et comment ces règles-là ont cloisonné les générations, les sexes… Alors, on pourrait dire qu’il se base sur un traité qui date, mais ce qui est très très amusant, et très facétieux, et très fort, c’est que même si les usages décrits sont parfois un peu dépassés – encore que – c’est l’occasion je trouve de nous questionner sur nos propres usages contemporains. C’est-à-dire que les règles ont évolué, mais pas autant que ça finalement. Par exemple, la question du féminin, masculin, est toujours extrêmement présente, mais de façon beaucoup plus pernicieuse. Lui, il a un regard que je compare quelquefois à celui Beaumarchais – c’est la dernière création que j’ai faite –tous les deux ont un surplomb, qui fait d’eux des auteurs très contemporains. Ils s’extraient du temps particulier qui a fait leur œuvre, et nous parlent encore maintenant. Peut-être aussi par la puissance de leur style, aussi.

© Raphaël Arnaud

© Raphaël Arnaud

Puisque dans le contexte des élections, les candidats ont presque tous parlé de la nécessité de casser les codes, pensez-vous que votre pièce est politique ?
Agnès Régolo : Oui, absolument. Je pense qu’elle est politique si faire de la politique c’est parler de vivre ensemble, et des rituels qui organisent une vie sociale. Ce qui est assez beau, dans le texte, c’est qu’on ne fait pas table rase. C’est-à-dire qu’il y a, sous le texte, l’affirmation de la nécessité de codes, dans la vie privée, dans la vie familiale, et je trouve aussi d’une façon générale. Qu’est-ce qui fait le lien entre les citoyens, les citoyennes, issus de régimes idéologiques différents, de milieux sociologiques différents… Lagarce pose la question : qu’est-ce que le rite social ? Il nous parle de ça en nous montrant l’aspect réducteur de ce que ces règles peuvent infliger à notre potentiel de vie, et cette question est politique. Se pose la question de la place des hommes, de la place des femmes… des sujets contemporains comme la question du corps. Les règles du savoir-vivre, ça raconte aussi comment on doit s’habiller, comment on doit se comporter. Cette question du corps continue à se poser : comment le rapport entre nos vies pulsionnelles et nos vies sociales se fabrique-t-il, comment tout ça se marie, comment cela se contrarie, ou pas…

C’est pour redonner au corps son importance que vous avez choisi d’utiliser de la musique, des chorégraphies… ?
Agnès Régolo : 
Oui, effectivement. Les deux musiciens ont un background de rock, de musique alternative, et c’est du coup très énergique et très contemporain. Elle est très importante, la musique n’est pas juste un accompagnement pour un monologue qui serait trop verbeux, et que du coup voilà, on pose un peu les auditeurs en mettant de la musique ; elle a vraiment un sens, elle raconte quelque chose. On dit souvent « c’est comme du papier à musique », la musique est dans le temps, mais en même temps, la musique échappe. Elle a à la fois un potentiel de mise au temps et un potentiel d’émancipation, d’explosion, qui est lui-même présent dans le texte. De même pour la chorégraphie.

© Raphaël Arnaud

© Raphaël Arnaud

La morale de la pièce est-elle de rejeter tous les codes ?
Agnès Régolo : Et non. Et je trouve que ce qui est assez beau, et même métaphysique, c’est l’évocation de la mort possible qui est récurrente dans le texte. Et c’est même parfois comique, mais il y a cette situation métaphysique qui est « cette drôle de vie, ça va mal finir, et comment on finit avec ça » et donc effectivement les règles aident à passer des moments difficiles, et alors j’extrapole, mais pour moi, l’art c’est aussi les règles de l’art. L’art se construit sur des règles, qui permettent de rendre la vie tolérable, parfois – ça l’adoucit. Et quand je dis que lui écrit ça quand il se sait mourant, on sent vraiment ce sursaut créatif sur cette langue qui est très travaillée. Donc on ne jette pas tous les codes, la question est – est-ce qu’on les réinvente ? La question du rituel, par exemple, est intéressante. On – les gens qui m’entourent – est d’une génération qui a un peu abandonné le religieux, et on est drôlement embêtés au moment des disparitions, sur la question de ce qui se passe. Quels sont les rituels… Et on voit bien qu’il en faut, des rituels. Cette question-là est aussi très contemporaine.

Où peut-on espérer vous voir cette année avec cette pièce ?
Agnès Régolo : On a créé cette pièce cette année, c’est une coproduction de la scène nationale de Cavaillon. On a joué à Marseille aussi, on la joué une douzaine de fois, et puis on est à Avignon, qui est une sorte de tournée.

Propos recueillis par Adélaïde Dewavrin

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