Les Damnés de Ivo Van Hove : la machine infernale nazie

Du 6 au 16 juillet 2016, dans le cadre du festival In d’Avignon est présenté Les Damnés, adapté du scénario de Luchino Visconti, Nicola Badalucco et Enrico Medioli, dans la Cour d’Honneur du palais des Papes. Le metteur en scène hollandais Ivo Van Hove transpose le film au théâtre avec la complicité de la troupe de la Comédie-Française pour un spectacle où l’hyperréalisme et la violence règnent en maître !

Qui sont ces « damnés » ?

Le spectacle s’ouvre avec les comédiens en train de se préparer et de se mettre en tenue pour leur rôle. Tous prennent la parole chacun leur tour, toujours suivis par un caméraman qui les transmet en direct sur un immense écran en fond de scène avec un sous-titre présentant le nom du personnage et sa fonction sociale et/ou son lien avec les autres. On découvre donc l’histoire de la famille von Essenbeck, véritable géant de l’aciérie allemande en 1933. Des complots commencent à s’élaborer et le patriarche de la famille, le baron Joachim von Essenbeck, annonce que son entreprise s’apprête à aider le régime nazi, notamment en fabricant des armes ce qui provoque un premier cataclysme dans la famille. Certains se disent que c’est enfin leur chance de prendre le pouvoir tandis qu’un s’oppose farouchement au projet. Herbert Thalmann, le beau-fils de Joachim, se retrouve donc obligé de fuir s’il ne veut pas finir arrêté voire pire. Le prologue de la pièce se conclut sur la fuite d’Herbert et l’incendie du Reichstag par Hitler, attribué au communisme. C’est le début d’un engrenage qui sera fatal à la famille von Essenbeck comme le prouve les six cercueils présents sur scène tout au long de la pièce. On comprend immédiatement que ces boîtes accueilleront les membres de la famille von Essenbeck et qu’ils sont donc condamnés à mourir.

Plus la famille se rapproche du Reich, plus les complots internes s’accroissent et plus la menace est pesante et oppressante. À partir du moment où Friedrich Bruckmann, le bras-droit du baron, décide de comploter avec son ami S.S., Von Aschenbach, cousin de la famille, la machine infernale est lancée et plus rien ne pourra stopper son élan, comme en prend d’ailleurs conscience Friedrich au cours de la pièce. Leur association au régime nazi fait d’eux des damnés, car ils se retrouvent dans une spirale infernale qui les enverra plus loin que la mort.

À chaque fois qu’un personnage meurt, il se dirige vers son cercueil et est enfermé dedans. Mais la mort ne s’arrête pas là. Les cercueils sont équipés de caméras infrarouges qui les filment en train de suffoquer, montrant cette fois-ci non pas la damnation fatale des tragédies grecques ou classiques mais la damnation chrétienne avec la poursuite de la souffrance au-delà de la mort. En se pervertissant les uns les autres pour le pouvoir, plus que par idéologie d’ailleurs, ils souillent leurs âmes et se damnent pour l’éternité.
damnés© Christophe Raynaud De Lage
Un hyperréalisme d’une violence malsaine

Si certaines pièces se contentent de suggérer, ici tout est montré de la manière la plus crue qui soit. L’utilisation de la caméra en direct permet de se focaliser sur les mimiques et actions de certains personnages afin d’être au plus près de l’action. Si certains diront que le fait de devoir regarder un écran géant pour voir les expressions des personnages est gênant pour apprécier la totalité de la pièce, force est de constater que la vidéo permet de jouer avec le hors-scène. Tout ce qu’une mise en scène « classique » suggérerait est ici clairement montré à l’écran. Quand Martin von Essenbeck, petit-fils de Joachim, joue à cache à cache avec ses cousines, ils se cachent avec l’une d’entre elle hors-scène, on voit clairement qu’il tente de lui faire des attouchements sexuels, ce qui rend explicite la pédophilie du personnage et fait qu’on comprend pourquoi la petite crie. Certaines scènes sont filmées en gros plan, renforçant l’impression d’oppression et de surveillance. Quoi qu’ils fassent, tout se sait, tout est enregistré, on plonge dans le voyeurisme. Les scènes d’attouchements ou de rapports sexuels sont en ce sens assez choquantes. Les scènes d’amour sont filmées très près, laissant voir leur corps dénudés mais pas leur visage, ni l’intégralité de leur corps. La même chose se reproduit lorsque Martin von Essenbeck se fait passer pour un cheval pour séduire la fille de sa copine et qu’il lui demande de le caresser comme elle caresserait un cheval…  En tant que spectateur, on voit la scène globale avec les deux corps proches qui se touchent mais grâce à la vidéo, on va plus loin, on se retrouve au plus près de l’action et on identifie clairement les mimiques des personnages qu’on soit près ou loin. Globalement, la vidéo permet d’accéder à l’intimité des personnages, de mieux les comprendre et de mieux identifier leur malaise respectif. Ce dispositif renvoie évidemment au cinéma puisque cette histoire a été conçue comme un long métrage mais aussi au personnage de Big Brother qui voit et sait tout ce qui se passe dans la ville. Dans cette Allemagne nazie, il en est de même, Von Aschenbach avoue qu’un service de renseignement spécial existe et qu’ils ont des fiches sur tous les citoyens allemands. La vidéo nous permet de suivre et de d’épier en permanence chaque personnage, renforçant l’oppression et le malaise. Cette idée de surveillance poussée à l’extrême participe à leur damnation. Quoi qu’ils fassent, ils sont filmés et si toutefois un personnage, dans un moment de lucidité, essaierait de regagner le droit chemin, il ne le pourrait pas car quelqu’un, mis au courant, viendrait l’en empêcher… Tout dans cette mise en scène est fait pour qu’à chaque scène la tension, la noirceur et le malaise s’emparent de plus en plus de nous.

Une fascination pour le mal très contemporaine

damnés 3 © Christophe Reynaud de Lage (1)Avec sa réactualisation du film de Visconti, Ivo Van Hove nous montre la beauté du mal et invite à réfléchir sur notre société. En prenant comme référence l’épisode traumatisant de la Seconde Guerre Mondiale, il parvient à faire écho à notre société en abordant le thème de la surveillance de plus en plus présent aujourd’hui, mais aussi de la radicalisation et de l’endoctrinement. Au final, Joachim von Essenbeck n’est pas vraiment favorable au national-socialisme mais se laisse convaincre car il sait qu’il prendra du retard sur ses concurrents et que son fils est un réel partisan du futur Führer mais n’est pas mauvais en soi. De même, cette pièce nous montre comment un homme peut se laisser dépasser par les événements et devenir un vrai « salaud » alors qu’il n’était « que » ambitieux. On voit également comment un jeune homme humaniste, avec un bon fond, incapable de faire du mal à une mouche, manipulé et poussé juste ce qu’il faut peut devenir un tueur. Ivo Van Hove nous fait le tableau de la montée de l’extrémisme et des risques de l’endoctrinement.

Cette pièce ne vous laissera pas indifférent et vous dérangera probablement. Néanmoins, il est dommage que certaines parties en allemand ne soient pas traduites. Les non-germanophones ratent forcément quelques subtilités, même si cela ne gêne pas considérablement la compréhension de la pièce.

Jérémy Engler

 

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