Trop d’amour pour les héroïnes de Puccini

Du 19 au 21 mai au théâtre de la Croix-Rousse, Simonne Moesen (conception, chant et jeu)  et Kaat De Windt (dramaturgie musicale, composition, arrangements et piano), sous la direction d’Alain Fourneau, reprennent des grands moments de quatre opéras de Giacomo Puccini, compositeur italien romantique, dans lesquels les héroïnes meurent littéralement d’amour. Autour de ces airs magnifiquement accompagnés de piano, Simonne Moesen s’improvise en conférencière, et donne commentaires, impressions et adaptations sur ces drames romantiques, sur un ton à la fois drôle et sérieux.

imageGrâce, élégance et virtuosité 

C’est la pianiste qui ouvre la représentation avec virtuosité, et Kaat de Windt fait coïncider son univers musical et celui de Puccini avec brio, le tout dans un décor très raffiné. Et même si, au cours de cette pièce, l’on se moque de l’âme romantique et du lyrisme, le chant revient, soutenu par le piano, hanter la critique ébauchée de ces opéras, comme pour dire qu’ils ne sont pas réductibles à l’histoire qui les accompagne. Les quatre opéras dont il est question, Mme Butterfly, Mimi, Tosca et Turandot, nous offrent un grand échantillonnage de femmes, de différents âges, de différentes cultures et de différents milieux sociaux.

Les éléments du décor sont utilisés avec ingéniosité, que ce soit les nombreuses paires de chaussures que la comédienne enfile tour à tour pour incarner différents personnages, et qui représentent sans doute le chemin qu’il reste à parcourir pour que la femme puisse être une héroïne forte, ou le voile blanc qui sert à la fois de voile virginal pour la princesse Turandot, de barbe pour son père, de cape pour son prince, et de tablier pour Liu. On note, à travers l’utilisation de certains éléments du décor, comme les jumelles, accessoire romantique par excellence selon la comédienne, puisque les romantiques veulent toujours se transporter dans le monde dans lequel ils ne sont pas, une volonté de surprendre et peut-être de choquer, mais sans provocation, en douceur et dans le rire.

On applaudit l’absence de pudeur dans les mots de la comédienne ; ainsi, elle avance que Butterfly, geisha de dix ans, achetée et mariée à un soldat américain, est en fait la victime d’un touriste sexuel à tendances pédophiles. L’effet provoqué par ces affirmations un peu crues de la comédienne est humoristique.

L’amour féminin doit-il être un amour sacrificiel ?

Le nom de la pièce est inspiré de « tanto amore segreto », un air très connu de Turandot, l’opéra inachevé de Puccini, chanté par Liu, une servante éprise du prince et qui se sacrifie pour lui. Avec ce titre, le ton de la représentation est jeté, et Simonne Moesen commence dès les premières minutes du spectacle à se moquer du motif romantique de l’héroïne éplorée, ombre fragile et faible de la femme qui se transforme en victime sacrificielle par amour pour un homme. Ces femmes de Puccini sont magnifiées par leur mort, et ne vivent en quelque sorte que pour celle-ci, tragique et sublime. Les deux artistes sur scène se moquent doucement de cette conception rétrograde de la femme qui ne peut être une héroïne que quand, sanglante et tremblante, elle tombe morte, se suicide même quelquefois, et renoncent à son corps. L’ironie intrinsèque de la pièce est que l’on se moque de ce lyrisme débordant, tout en lui donnant vie avec la musique et le chant. La pièce opère une remise en question de ce rôle sacrificiel pour la femme, notamment à travers l’explication donnée de Mimi, au cours de laquelle la comédienne insiste sur l’amour des hommes pour les femmes pâles, faibles et fiévreuses, en un mot, malades.

©Stef Depover
©Stef Depover

La princesse Turandot serait « prisonnière de ce viol originel », et pour elle, il est difficile de se relever et de se libérer du carcan des préjugés machistes et de l’idéal glacial de la femme réduite à un animal apeuré et faible, bon surtout à se sacrifier pour et à cause de l’homme. Mais les deux artistes parviennent avec brio à effectuer cette difficile émancipation, puisque la comédienne, par exemple, conserve une grâce et une élégance toute féminine, quoiqu’elle porte des vêtements d’hommes, c’est-à-dire un pantalon et une veste de costume, ainsi qu’une chemise blanche.

Cette représentation n’est donc pas juste un best of des œuvres de Puccini, ou un hommage aveugle à cet artiste dont la virtuosité n’est pas contestable. Non, à travers ces œuvres, on nous donne un aperçu de ce que la féminité représentait au début du XXème siècle, et continue de représenter aujourd’hui pour certains, et un message féministe se fait sentir à travers la démarche de ces deux artistes de talent.

Adélaïde Dewavrin

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