Dans la multitude du champ commercial de La Part-Dieu

Du 13 au 23 mai, le théâtre des Célestins propose la pièce de Bernard-Marie Koltès Dans la solitude des champs de coton mise en scène par Roland Auzet. Cette dernière se déroule non pas dans la chaleureuse salle des Célestins mais au centre de shopping de Lyon Part-Dieu. Si le choix semble osé, il se justifie parfaitement par le propos de la pièce. En effet, quoi de plus sensé que de faire intervenir le dealer et son client dans un lieu où l’on achète, on vend, on consomme.

Un lieu idéal pour révéler notre condition misérable

Le choix de Roland Auzet est particulièrement judicieux car la pièce de Koltès révèle que les relations humaines sont principalement basées sur le marchandage, le troc. Les hommes sont des êtres désirants. Nous attendons toujours quelque chose de la part d’autrui et autrui en échange exige que nous lui donnions quelque chose. Le spectateur plongé au milieu des multiples boutiques n’a alors pas d’autre choix que de s’identifier ou au client ou au dealer. Nous voyons donc en ces deux personnages les piètres hommes que nous sommes, sans cesse confrontés à nos désirs, tentant tour à tour de manipuler l’autre pour satisfaire son propre désir. La nature humaine se révèle sous son plus mauvais jour. Grâce au lieu choisi, nous prenons conscience de la manipulation permanente dont nous sommes à la fois victimes et bourreaux. Les deux personnages ne cessent de se confronter, de vouloir prendre l’ascendant l’un sur l’autre. Le dealer prend l’avantage au début, il essaye tout d’abord d’impressionner son client, lui rappelant qu’il a tout ce qu’il désire, puis de l’amadouer en lui offrant sa veste, en le protégeant. Mais si l’autre avait accepté les coups, il rejette violemment la tendresse et se révolte, frappe à son tour avant d’être lui aussi terrassé par une immense tristesse. Cette lutte contre l’autre mais aussi contre soi-même, contre son propre désir est figurée tout d’abord par les altercations entre les jeunes femmes, elles se poussent, se plaquent tour à tour contre les murs. D’autre part, l’aliénation est montrée par les nombreuses montées et descentes du client. Les allers-retours dans les escaliers, les courses à perdre haleine du client sont autant de tentatives de fuir son désir, de se fuir soi-même. Le choix des escaliers pour la majeure partie du spectacle est donc particulièrement adéquate et signifiante. Ce client qui va et vient, qui monte et descend, tourne en rond, nous entraîne avec lui dans son malaise, dans sa course sans fin pour essayer de fuir, d’échapper au désir, de ne pas céder au dealer. Tout ceci nous donne le vertige puisque que cela ne fait rien d’autre que nous révéler que nous sommes pris au piège. Le lieu familier du centre commercial devient alors inquiétant et retors.

© Christophe Raynaud de Lage
© Christophe Raynaud de Lage

La solitude est d’autant plus ressentie par le spectateur qu’il possède individuellement un casque. Nous sommes alors complètement isolé du reste du groupe et pouvons parfaitement nous identifier aux protogonistes. La musique lancinante que l’on attend associée aux voix des actrices nous plongent dans l’abîme de la solitude. Enfin, les tirades très denses, le débit rapide des actrices nous immergent dans un tourbillon de mots, renforcant ainsi notre malaise. C’est donc une véritable réflexion sur notre condition que nous offre ce spectacle.

Le théâtre hors les murs, un retour aux sources

Le centre commercial est un choix judicieux pour exprimer l’opression des boutiques, l’excessivité du choix pour un client qui ne sait à quel saint se vouer. Perdu dans ce choix infini le client finit par se rebeller contre cette société de consommation qui pourtant est le lieu de cette mise en scène. Il est également un moyen de faire découvrir le théâtre aux non initiés. Lors de la représentation, certains passants s’arrêtent, jettent un œil, s’avancent. Bien que cela puisse être parfois gênant et empêcher parfois la conversation, le théâtre retrouve ici sa fonction première de lien avec la cité, la société. Le théâtre censé évoquer les problèmes sociaux est alors parfaitemement à sa place dans un lieu où le public abonde, où se croisent toutes les classes sociales, tous les milieux. De plus, les actrices lorsque cela est possible improvisent et interagissent avec les véritables clients. On a pu voir notamment Audrey Bonnet – qui joue le client – courir avec les enfants. Cet exemple renforce l’idée que le théâtre de Koltès parle à tous, qu’il nous parle de notre condition humaine.

Pour goûter à ce consumérisme, découvrez une salle de spectacle atypique qui traduit parfaitement les propos de Koltès.

Mel Teapot

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *