D’après une histoire vraie, du thriller à la métafiction

Delphine de Vigan est une romancière et réalisatrice française. Elle est l’auteure de huit romans dont D’après une histoire vraie en 2015 qui a été couronnée par le prix Renaudot, le prix Goncourt des lycéens – le choix de l’Italie.

Après une formation au Centre d’Études Littéraires et Scientifiques Appliquées (CELSA), elle devient directrice d’études dans un institut de sondages. Sous le pseudonyme Lou Delvig, elle écrit son premier roman, d’inspiration autobiographique : Jours sans faim (2001), qui raconte le combat d’une jeune femme contre l’anorexie. Un recueil de nouvelles et un second roman suivent, en 2005, publiés sous son vrai nom. En août 2007, Delphine de Vigan se distingue avec No et moi qui reçoit le Prix des libraires, le Prix du Rotary et est adapté au cinéma par Zabou Breitman. Dans Les heures souterraines, publié l’année suivante et nominé au Goncourt, elle dénonce le harcèlement moral dans le monde du travail. En 2011, parait Rien ne s’oppose à la nuit, en lice pour le Goncourt et qui raconte les souffrances de sa mère atteinte de trouble bipolaire. Il obtient le Prix du roman Fnac, le Prix des lectrices de Elle, le Prix France Télévisions et le Prix Renaudot des lycéens. Cette même année, elle cosigne avec Gilles Legrand, le scénario du film, Tu seras mon fils. En 2013, Delphine de Vigan réalise son premier film, À coup sûr (sortie en janvier 2014), dont elle cosigne, avec Chris Esquerre, le scénario. En 2015, elle obtient le Prix Renaudot et le Prix Goncourt des lycéens avec son nouveau roman D’après une histoire vraie.

Elle sera présente aux Assises Internationales du Roman 2016, pour un dialogue sur le thème « Le travail du manuscrit » le 29 mai 2016 de 11h00 à 12h30 aux Subsistances et un second dialogue sur « Le règne des imposteurs » de 18h30 à 20h00 aux Subsistances.

D'après une histoire vraie« Toute ressemblance avec des personnes existantes ou ayant existé est purement fortuite »

La narratrice, qui s’exprime à la première personne, s’appelle Delphine et vit à Paris auprès de ses deux enfants Louise et Paul et de son compagnon, François. Tout comme l’auteure, elle est écrivaine et l’immense succès de son dernier roman, d’essence autobiographique et consacré à sa mère, bipolaire, l’a laissée essoufflée, vide et lasse.

« Que vas-tu faire, que peux-tu écrire après cela ? » : telle est la question que tout le monde lui pose, et telle est la question qui la tourmente nuit après nuit. À son propre tracas d’écrivain vont s’ajouter les lettres, toutes anonymes, l’accusant d’avoir, par le biais du roman autobiographique,  trahi ses proches en livrant leur intimé en pâture au public, déformé la vérité pour mieux se couvrir de gloire. Fragile, en proie en doute, la narratrice tente tant bien que mal de se mettre  à la rédaction de son prochain roman que lui demande son éditrice, une obscure fiction sur les aléas de la téléréalité.

C’est dans ce contexte troublé d’incertitude et de manque de confiance en soi que Delphine rencontre L. lors d’une soirée entre amis, jeune femme de son âge, charismatique et pleine d’assurance. Très vite, les deux jeunes femmes sympathisent et L. occupe au fur et à mesure une place de plus en plus grande dans la vie de la narratrice. Au départ simple amie, L. devient une confidente, une sœur : la narratrice lui découvre de nombreux points communs qui deviendront autant d’éléments propices à la création d’une amitié indéfectible. Delphine s’attache à L., se confie sur ses peurs, ses angoisses quant à l’écriture, s’abandonne face à cette figure si rassurante.

Mais L. est intrusive, ne peut s’empêcher de donner des conseils à Delphine sur la façon de traiter son prochain livre. Écrire une œuvre de fiction ? À quoi bon ? Ce que les gens veulent c’est du vrai. Rien ne vaut la véracité des propos de l’écrivain. Si son dernier livre a eu autant de succès, c’est parce que le public avait le sentiment viscéral de lire quelque chose d’intime, d’honnête, à rebours de ce qui peut se trouver sur le marché. Ce que le public veut, ce que L. veut, c’est le « livre secret » de la narratrice, un livre autobiographique écrit avec ses tripes, dans la droite lignée du précédent, qui révélera au grand jour les pensées honteuses, tortueuses qui résident en chacun de nous.

©Ouest-france.fr
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Une vertigineuse mise en abyme

Dès les premières lignes, le lecteur sent poindre une tension sourde, une angoisse que la narratrice semble avoir du mal à déguiser. Le drame est déjà annoncé. Et l’intrigue lentement se déroule, ponctuée par les exergues des chapitres, tous empruntés à Stephen King, dont notamment Misery où l’on voit un écrivain américain retenu captif dans une cabane isolée par une lectrice fanatique.

Peu à peu L. se fait inquiétante, envahit l’espace intime de la narratrice, la suit comme son ombre, s’habille comme elle, écrit ses mails et tient celle-ci éloignée de ses proches. Le rythme s’accélère et la relation, amicale au départ, prend peu à peu les allures d’une domination perverse, d’une manipulation sournoise. L. prend un fol ascendant sur Delphine, astreint sa volonté à la sienne afin de lui faire écrire ce fameux « livre secret ».

Peut-on pour autant classer D’après une histoire vraie du côté des thrillers psychologiques ? S’il en épouse avec intelligence les codes et les formes, le sujet du livre est ailleurs. Mettant en scène un double d’elle-même, Delphine de Vigan joue de la porosité des frontières qui séparent le réel de la fiction. Le lecteur se perd, doute : où réside le vrai ? Où commence la fiction ? La narratrice s’interroge dans de longs passages sur le rôle du vrai dans un monde dominé par la fiction. Des questionnements dont la longueur est parfois redondante, mais qui offre au livre une force de conviction qui donne le vertige au lecteur.

Sculptant la métaphore de l’autobiographie fictive, Delphine de Vigan offre au lecteur une véritable mise en abime dont la fin clôt avec brio une intrigue rondement menée. Dépassant le simple thriller, l’auteure s’interroge avec finesse sur l’avenir de la narration et de la forme romanesque et sur les frontières entre l’imagination et le réel. C’est tout un enjeu à la fois littéraire et esthétique qui se dessine à travers la plume de la narratrice, un enjeu parfois entaché par des longueurs et un style qui mériterait d’être un peu plus incisif et un peu moins larmoyant, mais qui a au moins le mérite d’être parvenu à tenir jusqu’au bout l’équilibre entre thriller et métafiction, et ce jusqu’à la chute finale.

Héloïse Geandel

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