Darnand de Héros à Traitre

Bedouel et Perna s’associent de nouveau pour nous livrer une BD historique en trois tomes particulièrement réussie. Après Forçats et Kerstenn, le duo, publié chez Rue de Sèvres pour la première fois, s’intéresse à un homme que la France a tenté d’oublier, Joseph Darnand, héros puis traitre. Dans Darnand, bourreau des français, on redécouvre la seconde guerre mondiale en suivant le revirement d’un des plus grands patriotes français traité avec finesse. (Image mise en avant : © Rue de Sèvres) 

darnand 1 - © Rue de Sèvres

© Rue de Sèvres

L’histoire d’une trahison

L’œuvre s’appelle Darnand mais elle pourrait tout aussi bien s’appeler Ange Servaz, nom de code Chérubin. Cet homme, qui faisait partie de l’unité de Darnand lors de la 1ère Guerre Mondiale, fut sauvé par son lieutenant, créant un lien indéfectible entre les deux. Si bien qu’au moment où Darnand envisage un coup d’état contre le gouvernement qu’il accuse de pactiser avec les allemands, il demande à Ange de l’aide, ce dernier accepte et finira en prison une fois l’opération échouée. Après sa sortie, la guerre a commencé et Darnand ne veut plus renverser le gouvernement mais pense que pour préserver la Patrie, il faut collaborer avec l’Allemagne nazie, car c’est de l’intérieur qu’il pourra la détruire. Ange est alors recruté par la Résistance qui lui demande de le raisonner et de le ramener sur le chemin de la Résistance ou alors de le tuer…

Ange tentera autant que possible de raisonner son chef qu’il admire car au final, il sait qu’il pense agir pour le bien de la France et que ce vrai patriote est sincère, puis lentement mais sûrement, il le voit sombrer et se rapprocher des nazis. Joseph Darnand est évidemment moins connu que le Maréchal Pétain mais un parallèle évident peut être fait entre les deux. Peu de gens ont compris pourquoi Pétain, le héros de Verdun, avait si facilement déposé les armes devant les IIIe Reich, cette BD permet de comprendre comment cette transformation s’effectue petit à petit et si Pétain n’a pas commis autant d’atrocités concrètes que Darnand, leurs chemins de pensée ne doivent pas être si éloignés. 

Alors qu’on a trop tendance à glorifier les héros de la patrie, mettre en lumière des personnages et faits moins glorieux de notre Histoire nous semble important pour d’une part mieux comprendre l’Histoire mais aussi mieux assumer son passé et avoir une vision globale chose.

Darnand 2 - © Rue de Sèvres

© Rue de Sèvres

Une fiction historique

La force de cette série réside dans son format. Le premier tome évoque comment Ange est recruté pour raisonner celui qui est présenté comme un patriote égaré, même par la Résistance. Le deuxième montre les exactions de la Milice de Darnand et son ascension vers l’Allemagne Nazie tandis qu’Ange essaie de lutter contre ses dérives jusqu’à ce qu’il soit lui-même trahi… Le troisième tome met en scène la fin de règne de Darnand et ses conséquences. Perna a construit son récit de telle sorte que chaque tome se conclut par un rebondissement, une fin particulièrement surprenante. Mais il faut reconnaître que le tome le plus intéressant scénaristiquement parlant est le second qui s’attarde véritablement sur la psychologie de Darnand selon les perceptions que les autres en ont. Commentées par les autres, ses actions prennent beaucoup plus d’ampleur et s’il est effectivement présenté comme un homme cruel, jusqu’à la fin du deuxième tome, on éprouve de la sympathie pour cet homme plein d’idéaux et amoureux de son pays… Le talent de l’auteur se manifeste dans cette capacité à nous décrire un monstre, un bourreau avec sympathie, sans pour autant omettre les atrocités qu’il a perpétrées. En s’attardant sur des personnages secondaires, on se détourne de la BD documentaire purement historique et on est plus happé par le parcours du personnage d’Ange que par celui de Darnand, la fiction prend donc le dessus en nous rappelant toujours que c’est tiré d’une histoire vraie.

Ces horreurs et celles de la guerre sont reproduites de manière très réalistes par Bedouel qui utilise un ton de couleur neutre pour ne pas tomber dans l’exagération avec des couleurs trop chaudes ou à l’inverse dans l’extrême horreur avec des tons trop froids. Il trouve la bonne tonalité de couleur pour présenter une réalité dure et froide, sans fioriture et sans édulcorant, conférant à ce texte une légitimité historique malgré les fictions qui entourent le personnage principal. Cette véracité historique est d’ailleurs particulièrement mise en avant par la fin des BDs qui présentent des articles de journaux de l’époque sur les actes de Joseph Darnand, montrant s’il en était besoin l’important travail de recherche effectué par les artistes.

Darnand présente donc un personnage complexe et particulièrement intéressant. Le parcours d’Ange, idéaliste et profondément humain opposé à celui de Darnand patriote et homme de guerre pris au piège de son amour pour la France donne une profondeur à cette histoire qui dépasse l’œuvre documentaire pour devenir un véritable récit historique. La fiction et l’Histoire se mêle pour nous livrer une aventure humaine d’une grande complexité.

Jérémy

 

 

 

Article rédigé par Jérémy Engler.

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