Débat : « Le théâtre à l’épreuve des exclusions »

Vendredi dernier à 18h30, Olivier Neveu, professeur d’Etudes Théâtrales à l’Université Lyon 2, a accueilli, sous le chapiteau du Festival Sens Interdits, l’équipe artistique de Ceux que j’ai rencontrés ne m’ont peut-être pas vu et de Dehors. Ce débat, qui, finalement, relevait davantage de l’entretien et de l’échange, a éclairé intelligemment à la fois les pièces et le fil rouge du festival : « le théâtre à l’épreuve des exclusions ».

Le traitement de l’Exclusion au théâtre

Pour Dehors, la notion d’exclusion est déjà relativisée, le SDF étant considéré comme une victime sacrificielle dont la société a besoin, et qui est nécessaire au système. Les SDF sont donc bel et bien inclus, du fait que le dedans a besoin du dehors pour vivre. La réflexion du collectif Nimis Groupe, pour Ceux que j’ai rencontrés ne m’ont peut-être pas vu, est similaire à bien des égards : les immigrés sont certes exclus de nos sociétés, mais ils sont inclus dans un système économique complexe et en sont même le moteur indispensable. En exemple, le budget phénoménal qui a été nécessaire pour exclure les Roms, et surtout Frontex, l’usine d’armement qui a pour mission de « sécuriser » les frontières, et pour laquelle les Etats ont dépensé des sommes astronomiques. Le spectacle est né de cette confrontation avec la « Xénophobie business » : au jeu du chat et de la souris, le chat n’a pas forcément intérêt à ce que la souris disparaisse…

©Alice Piemme
©Alice Piemme

Comment mettre en scène l’exclusion ?

Le point de départ de Dehors est le désir de théâtraliser les analyses anthropologiques de Patrick Declerc. La pièce interroge donc notre rapport à la misère, la façon dont on s’habitue à y être quotidiennement confronté. La pièce tend avant tout à ce que le spectateur s’interroge sur lui-même, plutôt que de faire simplement voir la condition du SDF… En revanche, Ceux que j’ai rencontrés ne m’ont peut-être pas vu peut davantage être considéré comme un spectacle-documentaire : l’objectif est de transmettre au public des informations sur la migration. Les diverses formes théâtrales qui nourrissent le spectacle en témoignent : les acteurs reproduisent des entretiens, une carte de l’Afrique et de la Méditerranée, et diffusent des interviews enregistrés en amont… Pour eux, le théâtre politique fait entendre des artistes, mais qui se présentent avant tout en tant que citoyens qui veulent aider à la compréhension de la société. Le spectacle aurait pu demeurer à l’état de documentaire, mais le collectif a préféré transmettre ses interrogations par la poésie – et par l’humour.

Les artistes sont loin de se considérer comme des passeurs de vérité : la pièce traitant d’un sujet d’actualité très polémique, le processus de création demeure ouvert, et s’interroge en même temps qu’il se fait. Les artistes souhaitent plutôt, par le spectacle, partager leurs interrogations, remettre en question le discours majoritaire,  et donner à réfléchir. Les informations ne sont d’ailleurs pas prémâchées- le spectateur n’est pas infantilisé ; si jamais il ne comprend pas certains éléments, c’est à lui d’être curieux et de se renseigner à l’issue de la représentation. D’où les hors-plateaux systématiques après chaque spectacle, invitant le public à venir discuter avec les artistes, mais aussi avec des spécialistes de la question. L’égalité entre la scène et la salle est d’ailleurs toujours recherchée, et cette égalité est rendue possible par la simplicité de la présence de l’acteur sur le plateau. Quand un migrant raconte et témoigne sur scène de sa propre histoire, il est en scène, il ne se demande pas comment il doit être et comment il doit se représenter : il n’est plus question pour l’acteur de se concentrer pour trouver sa présence sur scène… Le spectacle réconcilie le comédien avec son « moi », avec l’individu qui parle. La cohésion, sur le plateau, ne se fait pas par amour de la scène ou de la fiction racontée ; elle vient simplement de cette tendresse qui naît avec l’être-ensemble, si précieux.

©Dominique Houcmant/Goldo
©Dominique Houcmant/Goldo

Des difficultés à programmer et à produire les spectacles

Le collectif Nimis Groupe est surendetté, et les acteurs travaillent bénévolement… Au cours de leurs recherches préparatoires, une actrice s’est rendue dans un camp de réfugiés afin de s’entretenir avec les migrants, et s’est faite arrêtée puis incarcérée pendant quatre mois. Le public est d’ailleurs, au début de la pièce, invité à sortir s’il refuse d’être solidaire des acteurs et de se rendre complice de l’illégalité de leur situation. Aucun théâtre de Bruxelles n’a accepté de produire Dehors : d’après Antoine Laubin, les directeurs des théâtres sont proches des politiques et le théâtre politique ne peut être que politiquement incorrect.

Ces spectacles sulfureux, qui interrogent l’exclusion sociale, sont alors peut-être eux-mêmes les grands exclus de la programmation culturelle de pays qui prônent pourtant la liberté d’expression des Arts. Heureusement, les pièces survivent, et s’appuient avec espoir sur la diffusion que leur permettent les festivals internationaux, à l’exemple du Festival Sens Interdits.

Chloé Dubost

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