Découvrez les chroniques de vingt ans de journalisme

Venez découvrir Kamel Daoud, écrivain et journaliste algérien d’expression française et son recueil de chroniques Mes dépendances (chez Actes Sud). Il est présent au festival des Assises Internationales du Roman se déroulant du 29 mai au 4 juin 2017 et participera à une rencontre avec les lecteurs, animée par Fanette Arnaud le 31 mai à la bibliothèque municipale de Grenoble située à l’office de tourisme de Grenoble – 14 rue de la république – 38000 Grenoble. Il était présent à la rencontre, en dialogue avec Ece Temelkuran sur le thème « lutte et résistances : que peuvent les mots ? » animée par Christophe Ono-dit-bio le 29 mai.

 

Chroniques d’un homme libre prônant la décolonisation de son histoire

couvertureKamel Daoud est un écrivain et journaliste algérien d’expression française. Le choix d’écrire en français se définit ainsi par l’auteur : « La langue arabe est piégée par le sacré, par les idéologies dominantes. On a fétichisé, politisé, idéologisé cette langue ». Chroniqueur dans différents médias, il est éditorialiste au journal électronique Algérie-focus et ses articles sont également publiés dans Slate Afrique. En octobre 2013, la publication de son roman Meursault, contre-enquête inspiré de l’Étranger d’Albert Camus obtient de nombreuses récompenses : Prix François Mauriac en 2014, Prix des cinq continents de la francophonie en 2014, Prix Goncourt du premier roman en 2015… mais il a été l’objet de nombreuses polémiques.

Le fugitif

Journaliste depuis une vingtaine d’année, Kamel Daoud a tenu pendant quinze ans la chronique la plus lue d’Algérie dans Le quotidien d’Oran. Durant la période de 2010 à 2016, il signe environ deux milles textes et en retient quatre-vingt-deux pour son recueil Mes dépendances, ouvrage dont nous allons tenter humblement de vous parler dans notre article. La préface de Sid Ahmed Semiane nous parle de la rencontre avec Kamel Daoud et de son talent à « créer sa propre pensée autant que de pousser les autres à créer la leur pour s’opposer à la sienne, avec acharnement le plus souvent ». Il nous explique que « l’homme révolté » que l’on croit avoir cerné, est un « homme pressé que l’on ignore » et pourquoi il le considère comme un fugitif. Kamel Daoud s’affranchit du récit national de la guerre de la libération de son pays, l’Algérie mais « s’affranchir de l’histoire pour penser est sa plus grande audace mais aussi sa plus grande faiblesse, fragilité, son talon d’Achille » et dans l’imaginaire collectif cet affront est perçu comme une trahison. Il s’évade de sa prison historique pour être un homme libre, « la pensée constamment en fuite, cherchant à fuir toutes les autres formes de prisons ». Pour pouvoir rester l’homme de toutes les évasions, il n’existe qu’une seule solution : être un fugitif pour la longévité de sa liberté de penser. La description de Sid Ahmed Semiane nous montre à quel point « son fugitif » peut être un homme attachant à la plume acérée et attaché aux racines ancestrales de son pays au temps où la radicalisation religieuse, la colonisation, la décolonisation n’existaient pas encore.

La préface nous offre un portrait d’une grande lucidité de Kamel Daoud et des ravages de sa notoriété le conduisant en 2016 à abandonner le métier de journaliste. Pour vouloir être un homme à la libre pensée et à la libre écriture, un prix est à payer.

L’exercice du vif et les chroniques

Le choix de chroniques « lisibles » pour le lecteur algérien et le lecteur étranger est un véritable exercice du vif et devoir trier parmi plus de deux mille textes pour en extraire quatre-vingt-deux devient un travail titanesque englué dans un bouillonnant questionnement. Le tri se fait dans « un immense essaim de chroniques écrites partout pendant vingt années, à la hâte, dans le cru et le vif » et traite des prémices des soulèvements du monde arabe jusqu’aux jours présents. Comment choisir « au cœur des actualités brûlantes hier et oubliées aujourd’hui » ? Heureusement pour le lecteur, l’auteur réussi son choix et nous livre ses pensées au travers de ses chroniques. L’exercice du vif consiste à contester, démontrer, dénoncer et impose une discipline en mode veille permanent, constant et attentif. La chronique doit être rapide, immédiate, « un genre quasi littéraire, polémiste souvent » et dans les années 1990 elle devient un remède jubilatoire face à la mort et l’ennui. Elle constitue un lien bref, ludique et libérateur entre le lecteur et le journal mais un lien aussi entre « l’actualité et la métaphysique, la philosophie et le démantèlement du slogan politique, la réflexion sur l’architecture et la décolonisation, la femme et le vol des oiseaux, l’islamisme et l’érotisme ». Tant de sujets de prédilection liés plus particulièrement à l’histoire de l’Algérie mais aussi à celle du monde.

Dans ses chroniques, Kamel Daoud nous parle de la décolonisation du corps, la langue et la mer ; pour lui la maladie de l’histoire algérienne vole le corps et la terre et il faut donc se poster face à la mer. Retrouver la méditerranée, le corps et la langue algérienne : les trois piliers, fondamentaux laissés par les vrais ancêtres. Il revient sur la fin du mois du ramadan de 2010, hallucinant de violence, meurtrier et corrompu : « Comment peut-on proclamer que ce mois est un don de dieu ? » Déroutant de vérité, le dialogue d’un ancien Moudjahid avec un poteau tournant autour d’une seule question : Fallait-il libérer l’Algérie ? Nous pouvons vous citer encore une multitude de questionnements abordés dans ce recueil par l’auteur, mais nous préférons vous laisser le plaisir de la lecture qui peut se faire par à-coups, les chroniques étant des « histoires courtes ». Vous pouvez ainsi poser le livre et le reprendre plus tard sans jamais perdre le fil de la lecture.

Kamel Daoud nous livre sa pensée d’homme libre en partant des printemps arabes aux attentats de Paris, Bamako et Tunis, des élections présidentielles algériennes à la crise des réfugiés, en abordant le thème de la religion, la laïcité, les dérives sociétales, la corruption politique, le problème générationnel, les femmes, madame Clinton et Bouteflika, l’Arabie Saoudite et Daesh… Une interrogation journalière sur les hommes, les dieux et les libertés écrite tambour battant !

Un recueil instructif

Ce recueil résonne comme une musique virevoltante où les notes, aux accents de noires ou de blanches, portent haut et fort un message sur la liberté d’expression, en formant un ballet orchestré par un chroniqueur pour une représentation de ce qui se fait de mieux dans le monde de la chronique algérienne : une voix libre dans un corps libre !

Une multitude de petites histoires reliées entre elles par deux points communs : un regard sur le monde et l’Algérie en particulier. De toutes ces chroniques émanent une vision amère de l’idéologie grandissante et galopante de l’islamisme et sa radicalisation comme nous l’avons connu autrefois avec le fascisme et bien d’autres régimes totalitaires. L’auteur pousse un véritable cri de révolte face à l’échec des différents présidents algériens et leurs pouvoirs depuis la décolonisation. Kamel Daoud espère voir un jour une Algérie ouverte sur l’avenir baignant dans un apaisement du culte de la religion et parlant une langue, enfin, algérienne. Sa liberté de penser jalonne chaque page de ce recueil de chroniques et développe sans cesse les failles de l’héritage laissé par l’histoire nationale sur la guerre de la libération. Il dénonce la bêtise humaine et sa cruauté ainsi que l’étroitesse de son esprit d’analyse et jette le discrédit sur l’enfermement de l’Algérie. Son regard sur les rapports entre les « arabes » et les occidentaux est d’une clairvoyance à faire pâlir ses détracteurs ! Peut-être qu’un futur Martin Luther King ou un Nelson Mandela verra le jour sur la terre algérienne et redonnera ainsi ses lettres de noblesse à l’Algérie en apportant ainsi un souffle de révolte… Une chose est sûre, nous souhaitons avoir le plaisir de découvrir la plume percutante et engagée dans un nouvel ouvrage de Kamel Daoud.

Françoise Engler

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