Découvrez le talent d’Andrus Kivirähk, le coup de cœur de Margot !

L’homme qui savait la langue des serpents est un roman publié en 2007 par Andrus Kivirähk, un auteur estonien. Cet homme, d’une quarantaine d’année, est considéré comme l’un des écrivains estoniens les plus captivants. Je rêvais d’un roman décapant en cette fin d’année chargée. Quelque chose d’unique, et plein de fraîcheur. Je n’ai pas regretté mon choix.

Une imagination débordante

Dans la librairie, les piles de livres se succèdent autour de moi mais rien n’accroche mon regard. Je désespère de trouver quelque chose à me mettre sous la dent quand j’aperçois, juste devant moi, la première de couverture d’un livre aux couleurs vieillies, au papier épais. Il est ceinturé d’une énorme banderole rouge qui indique « Prix de l’imaginaire ». Voilà qui est étrange, je ne savais même pas qu’un tel prix existait. En m’approchant, je distingue sur la couverture le dessin d’un animal chimérique, mi-poisson, mi-oiseau, à l’œil bleu vitreux. Le dessin rappelle les illustrations des bestiaires médiévaux, et confère à ce livre un mystère hypnotique, presque magique. Il me le faut.

À l’image de cette première impression, le contenu du livre est d’une surprise sans nom. On y est décontenancé de bout en bout, toujours étonné, jamais déçu : comment le pourrait-on ? Les codes du conte appartiennent à l’auteur qui les réinvente et surenchérit, sans jamais tomber dans la caricature ou l’outrance. Avec une habileté confondante, il nous dépeint un monde irréel auquel, pourtant, nous croyons dur comme fer. On se prend au jeu et nous prenons le temps de découvrir ce livre comme un touriste en vacances : on en veut davantage ; du surprenant, du beau, de l’invraisemblable.

Effectivement, ce livre vous propose une croisière aux escales sans pareil. Rencontrez Leemet, le dernier homme à parler la langue des serpents, Tambet et son élevage de Loups, Salme qui a épousé un ours (et pourtant, on sait combien les ours sont des maris volages), ou encore un vieux sage qui chasse les vents.

L’écriture limpide de Kivirähk, sa poésie et son humour redoutable ajoutent au charme de ce petit bijou qui cache une histoire profonde et un sujet grave.

©lalibrairiefantastique

La substantifique moelle

C’est là tout le génie de l’auteur. L’histoire qu’il nous conte est non seulement plaisante, mais aussi et surtout sérieuse. Le conte est le genre parfait pour incarner ce double objectif : il prend des traits familiers et enfantins, pour nous montrer le vertigineux et l’inquiétant. On peut lire au début de l’ouvrage, de la main du traducteur :

« L’Estonie, l’une des dernières régions païenne d’Europe a été conquise au début du XIIIe siècle, dans le cadre d’une croisade par des chevaliers-prêtres allemands, ancêtres des chevaliers teutoniques, arrivés par la mer. […] Dans les mythes nationalistes du XIXe et du XXe siècle, les Estoniens de la préhistoire, c’est-à-dire d’avant l’invasion allemande, vivaient unis, libres et heureux, en accord avec la nature à laquelle ils rendaient un culte. […] »

L’auteur prend donc la liberté de recréer l’Estonie de la fin de la préhistoire, à l’époque où les chevaliers teutons arrivent. D’un côté, des hommes vivent dans la forêt, parlent avec les autres animaux dans la langue des serpents et mangent de la viande. De l’autre les hommes « civilisés » habitent dans des villages et cultivent la terre, croient en un dieu unique et mangent du pain. La confrontation de ces deux mondes irréconciliables est brutale, et se fera au détriment du monde plus ancien. On assiste, impuissant, au dépeuplement de la forêt, à la perte du savoir des anciens qui parlent cette formidable langue des serpents et qui permet à n’importe quel homme de commander aux animaux. Le nouveau monde déconsidère l’ancien monde alors qu’il regorge de trésor, et les hommes, qui ne sont décidément pas faits pour être seuls, préfèrent rejoindre le monde moderne.

Loin d’être un roman passéiste qui refuse les changements ou la modernité, ce roman semble simplement vouloir nous mettre en garde contre nous-mêmes. Et si nous n’étions pas capable de voir le bon dans le monde qui nous entoure ? Pourquoi vouloir aller chercher ailleurs, toujours et désespérément ? Dans un monde comme dans l’autre, l’auteur ne nous épargne aucune critique, aucune caricature. Entre Ülgas, le prêtre fanatique et dangereux des génies de la forêt, et les garçons de la ville qui souhaitent se faire castrer pour pouvoir chanter avec une voix aussi limpide que celle des moines, on ne sait plus quoi penser.

Ce livre, d’une fraîcheur extraordinaire, est à la fois un véritable divertissement et un questionnement existentiel. Le roman d’Andrus Kivirähk est à se procurer au plus vite, à lire et à relire.

Margot Delarue

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