Découvrir l’amour total avec Face à Médée au théâtre de l’Entrepôt

Face à Médée se joue du 7 au 28 juillet 2017, dans le cadre du festival Off d’Avignon, au théâtre de l’Entrepôt. Allez voir, à 17h20, la Compagnie François Cervantes interpréter un texte de François Cervantes, sous sa direction.

 

Une nouvelle version du mythe

L’auteur reprend le mythe de Médée, et en transpose la trame dans un monde plus contemporain. Médée est toujours une sorcière, qui, parce qu’elle tombe soudainement amoureuse de Jason, défie son père, et s’enfuit avec lui. Pour semer sa famille irritée, elle tue son frère et abandonne les morceaux de son corps sur le chemin. Par la suite, après des années de vie commune, Jason, lassé et par volonté de puissance, informe Médée qu’il va épouser la fille d’un homme puissant. Meurtrie, la jeune magicienne tue la fiancée de son amant, et les deux enfants qu’elle-même avait eu avec Jason. Les trois comédiennes, Anna Carlier, Hayet Darwich et Catherine Germain, racontent cette histoire tragique, étant même parfois même traversées par Médée, puisqu’elles parlent quelquefois à la première personne pour elle.

© Christophe Raynaud de Lage
© Christophe Raynaud de Lage

Immersion dans le cœur d’une meurtrière

Si Médée devient un monstre, c’est parce qu’elle a été abandonnée lâchement. Elle n’avait pas les codes pour vivre dans la société dans laquelle Jason l’entraîne, elle a été prise au piège. Comme un animal blessé, il lui manque désormais une partie d’elle-même, et c’est pour cette raison qu’elle commet le crime souvent jugé le plus terrible pour une mère : l’infanticide.

Cervantes s’interroge sur ce qu’il y a, derrière les êtres civilisés que nous prétendons être. Sûr que nous avons tous, au fond de nous, une force destructrice semblable à celle qu’a démontrée Médée, il nous fait aller à la rencontre de cette part plus « primitive », que nous avons encore inscrite en chacun de nous. Médée devient une incarnation de la puissance destructrice à l’intérieur de chaque humain. Les trois actrices deviennent donc un pont entre le passé et le présent, entre l’absolu et le relatif, entre le mythe et la réalité. La démarche de recherche des raisons qui ont poussé Médée à l’acte est une tentative de compréhension de l’homme, elle s’inscrit dans un parcours introspectif puisque chacun d’entre nous, selon Cervantes, a en lui cette part de puissance endormie.

Très nietzschéenne, cette pièce traite donc de de la potentialité de destruction qu’il y a en chacun(e) de nous. Philosophiquement contestable (et contestée), l’idée de cette part plus animale en nous implique également la superposition de cette partie dite primitive à une autre, que Cervantes appelle « moderne », mais qui veut dire « civilisée ». Il veut nous mettre face à cette sauvagerie que la société contient et transforme, et désire que se fasse en nous cette introspection à laquelle les comédiennes semblent se livrer. Elles digressent quelquefois et s’interrogent l’une l’autre sur des histoires d’amour ou des abandons qu’elles ont déjà vécus, et qui ressemblent à ce qu’a traversé Médée. À travers ces moments plus personnels peut-être, on ressent également la solidarité entre les comédiennes.

© Christophe Raynaud de Lage
© Christophe Raynaud de Lage

Une pièce à la fois moderne et antique

Statuesques, le plus souvent statiques, les trois comédiennes sont majestueuses. Comme des marbres antiques, elles laissent des traces blanches au sol. Et leur coutumière immobilité donne à leur mouvement une solennité d’autant plus grande. D’ailleurs, au fil de la pièce, elles semblent s’animer de plus en plus, comme si, images glacées et antiques du mythe, elles reprenaient vie en puisant dans la puissance de Médée réconfort et force.

Ce mythe devient atemporel, les costumes sont de longues robes blanches, vertes et bleues, et ont un arrière-goût antique, tandis que leur façon de parler nous est contemporaine, et que c’est, par exemple, dans une voiture que Médée et Jason se déplacent. Ces décalages provoquent des notes d’humour qui allègent une représentation sinon plutôt grave.

Les conséquences de l’acte meurtrier semblent retomber sur scène de temps à autre. On sait que la femme qui devait épouser Jason est morte dans une explosion provoquée par la magicienne, alors qu’elle remontait l’église pour se marier. Tout au long de la représentation, des bouts de voiles tombent sur scène, nous rappelant ce moment funeste. Mais ces morceaux de tulle pourraient aussi être une référence à la tentative entreprise par Cervantes de lever le voile sur la personnalité de Médée, qui ressemble à notre « moi » profond.

 

Cette pièce parle d’un amour trop fou, trop absolu, pour une époque où tout est civilisé, où la nature a été comme effacée en nous, et dans laquelle plus rien n’est absolu. La représentation, particulière, retenue, peut sembler un peu longue. Face à Médée vaut néanmoins le déplacement !

 

Adélaïde Dewavrin

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *