Découvrir ou redécouvrir Germinal et le laboratoire des Subsistances : toujours le même plaisir !

Germinal est un spectacle de Halory Goerger et d’Antoine Defoort, produit par l’Amicale de production (coopérative de projet). Il se joue jusqu’au 3 décembre 2016 à 20h aux Subsistances, courez vite prendre une place pour la dernière soirée. Cette création revient « au bercail », dans le cadre du festival « Best of »[1], après plus de quatre ans de tournée dans le monde entier. En effet, Germinal est le fruit d’une résidence aux Subsistances durant la Biennale de la Danse 2012.

Quatre individus se retrouvent dans un espace clos. Il s’agit d’un plateau de théâtre et de quatre comédiens. Le spectateur, à l’image d’un scientifique, les observe comme au microscope. Les Subsistances devient alors réellement ce « Laboratoire international de création artistique ». Dans ce microcosme qu’est le plateau, les comédiens explore l’espace, se l’approprient, apprennent à se découvrir eux-mêmes, à communiquer entre eux, à vivre ensemble, à construire une organisation, une société, une civilisation. On est alors un peu témoin de la constitution d’une cosmogonie : sans prétention, ils réécrivent une histoire de l’humanité en une heure et vingt minutes.

Un méta-théâtre plein d’humour

Le début du spectacle est des plus surprenants. Pendant quelques longues minutes, il n’y a pas de paroles mais une entrée en matière, à savoir le plateau de théâtre et tous ses aspects techniques (lumière, son, projection, acoustique). On distingue ensuite des corps, des comédiens assis dans ce plateau vide. Le spectateur comprend par la suite que le jeu de lumières n’est autre que les essais des comédiens qui, comme des enfants, explorent les possibilités de leur table de mixage. Ce qui peut nous paraître futile au départ s’avère être un point de cette succession d’évènements qui est le but de cette petite humanité. De manière ludique et presque régressive, les comédiens expérimentent tous les moyens techniques pour communiquer comme les sous-titres : on se croirait alors dans un vieux film muet où le comédien s’agite tel un pantomime. La salle rit tout au long du spectacle de la naïveté candide de ces comédiens qui évoluent à travers les différents âges de l’humanité et du théâtre lui-même, et qui découvrent à coup de pioche dans le sol un micro ou une guitare. C’est d’ailleurs jubilatoire de voir le sol se déconstruire « pour de vrai » ! Il s’agit donc réellement de méta-théâtre dans le sens où ces artistes font du théâtre à partir de la matière première qui est sur scène. Dès le début du spectacle, les comédiens détachent le rideau en fond de scène comme pour déconstruire toutes les conventions théâtrales habituelles, pour retirer tout le superflu artificiel et inutile qui dissimule le squelette du théâtre. Il n’y a pas de contexte historique ou spatial, mais seulement un moment présent, abstrait, qui se déroule sous nos yeux spectateurs. D’ailleurs, les comédiens comme l’espace ne sont pas artificiels. Ils portent des habits de tous les jours. Sur scène, les personnages ont les mêmes prénoms que les comédiens. Leur diction n’est pas déclamatoire mais proche d’une sincérité simple et quotidienne. On peut parfois trouver leur voix presque dissonante, pas toujours très bien posée mais cela renforce le refus de théâtralité. On peut alors s’interroger sur le processus de création de ce spectacle. À ce sujet, la présentation des artistes est éclairante : « [Halory Goerger] développe une écriture de plateau alimentée par la recherche fondamentale. ». La notion d’écriture de plateau indique alors que Germinal est certainement le produit d’improvisations et renforce cette sincérité non artificielle dans le jeu des comédiens. Le traitement de l’espace ou du jeu refuse la vraisemblance et ne cherche pas à nous transporter vers une fiction qui copierait la réalité mais propose simplement du réel brut. Et au final ce n’est pas tant la contextualisation qui est centrale que l’action qui se passe à ce moment précis entre quatre individus comme dans un laboratoire clos. La matérialité du théâtre devient prétexte à jeu comme lorsqu’en cliquant sur le programme « sapins », de véritables arbres transpercent le sol et affolent les comédiens attaqués. La scénographie est très épurée, telle un grand espace de jeu et semble tout montré : des câbles électriques au sous-sol du plateau. Pourtant, le travail technique méticuleux est tout de même dissimulé. Est-ce réellement les comédiens qui contrôlent toutes les lumières et les sons ? La question reste ouverte.

© Beaborgers
© Beaborgers

Le temps présent, ça fait pocpoc ou pas pocpoc ?

Une des premières occupations, un peu loufoques, de cette micro humanité est de classer tous les mots qu’elle a utilisé en « pocpoc » ou « pas pocpoc » selon le son que fait ce « truc ». Derrière la légèreté du propos qui fait beaucoup rire la salle, on peut entendre des échos à des questionnements philosophiques de manière détournée et naïve. D’ailleurs, le spectateur partage le temps présent de cette société pendant la durée du spectacle. On peut alors penser à la performance puisque le temps de l’action concorde avec le temps et la durée de l’action. Lorsqu’un des comédiens affiche le mode « chronologique » de la succession des évènements, et s’aventure dans le futur de ce temps présent, on découvre « la fin ». Suit alors, le déni, la colère et l’acceptation de cette révélation. Le spectacle va se terminer et avec lui l’existence de cette humanité, tout comme nos vies qui ont toutes une fin. Cette anticipation sur la fin développe alors la conscience de la finitude de tout acte, de toute existence chez ces individus. Toute chose à un début et une fin. Au milieu, on s’agite, on cogite, on découvre, on s’occupe pour faire passer le temps, on fait des catégories, on construit du sens.

 

Camille Dénarié


[1] Le festival « Best of » a eu lieu du 30 novembre 2016 au 3 décembre 2016 aux Subsistances (Laboratoire internationale de création artistique). Quatre spectacles créés dans ce lieu y reviennent après leur succès pour retrouver le public lyonnais.

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